Non connecté. Connectez-vous ou devenez membre (gratuit).Recherche rapide :     

A ce soir, dans mes rêves

On dit souvent que l'amour est plus fort que tout. Que l'amour ne connait aucune barrière, qu'il peut tout surmonter. Mais les choses ne sont pas si faciles.


MERCREDI – 13H00

"Tu sais, ici tout est fait pour nous séparer !"
Non ! Il n'a pas osé ! Ces mots ne sont pas les siens et ses yeux ne sont pas remplis de peine ! Non ! Je ne veux pas y croire, je rêve. Oui c'est ça, je rêve et je vais me réveiller, dans ses bras... Je me pince discrètement, histoire de croire au cauchemar un peu plus longtemps. Mais non, il reste là, face à moi, des larmes au coin des cils, les lèvres closes et le regard vide.
Après tant d'amour et tant d'envies pour notre avenir, il n'a pas le droit ! J'ai envie de hurler, de lui dire qu'il a tout faux, qu'on va y arriver ! Mais je ne parviens pas à émettre le moindre son, je suis choquée.
Alors on reste là, l'un en face de l'autre, comme deux idiots. Le bruit du centre-ville et le bonheur des gens à l'approche de Noël a disparu. Il n'y a plus que nous. On se regarde et notre histoire défile autour de nos deux corps vidés d'un amour qui semblait parfait. On reste là, main dans la main, sans parvenir à se dire au revoir, sans s'expliquer, comme deux êtres détruit par la morale trop lourde du monde qui nous entoure.
Quelques minutes, ou peut-être des heures s'écoulent ainsi, dans le silence de l'amour qui se termine. Et puis mon cœur devient trop lourd.
Il est 15h00 lorsque je lui tourne le dos et que je m'en vais sans un mot. 15h00. Il parait que c'est l'heure des anges et des miracles. Il parait seulement.


JEUDI – 9H15

Les yeux humides, la tête prête à exploser sous le poids des larmes ayant inondé ma nuit, je me lève difficilement. Je me dirige dans la salle de bain et laisse couler l'eau sur ma peau durant de longues minutes. J'espère qu'elle pourra retirer un peu de cette douleur qui a envahie mon corps, qu'elle pourra me soulager, ne serait-ce que quelques instants. Mais non, rien n'y fait, j'ai mal et je ressens déjà si fortement son manque que je pourrais en crever.
Enroulée dans ma serviette, j'observe les dégâts dans le miroir. Il dessine les ravages causés par la peine, celle qui déforme mon cœur et tout mon être. A peine une nuit sans lui et me voilà déjà zombie !

14H07
Déjà plusieurs heures que je me tiens le plus loin possible de mon téléphone afin de ne pas être tentée de l'appeler ou de lui écrire. Il s'agit de sa décision, je ne peux plus rien y faire... Autant que je le laisse réfléchir, que je le laisse se rendre compte de son erreur.
Mais finalement, je capitule :
"Allô... Je... Euh... J'aimerais comprendre. 15h00 à notre banc."
C'était le répondeur mais je me prépare quand même.
...
Et s'il ne venait pas ?
...
Mais si, il doit venir.
...
Il viendra !

15H05
Je me gare. C'est la première fois que j'ai du retard. J'ai le vertige et terriblement mal au ventre mais j'avance. Dès que je l'aperçois, le mal augmente. A quelques mètres de lui je ne peux plus avancer, j'ai trop peur de ce qui va se passer. J'aimerais qu'il m'enlace et me fasse oublier ces heures atroces, j'aimerais qu'il me dise qu'il s'est trompé, qu'il a perdu la tête l'espace d'un instant et qu'il n'envisage pas de vivre sans moi. J'aimerais...
Il me fait la bise. Le sol se dérobe sous mes pieds et là c'est sûr, je vais vomir !
Mais je respire un bon coup, j'évite son regard quelques instants afin de retrouver mes esprits et de comprendre ce qui se passe depuis hier.
Alors c'est lui qui commence :
"Ecoute, on ne pourra jamais vivre paisiblement. Il y aura toujours trop de gens contre nous, trop de questions, trop de pression. Je croyais être assez fort pour surmonter tout ça. Je croyais que... Enfin, je ne le suis pas. Pardonne-moi."
Il parle vite et à voix basse, j'ai du mal à l'entendre. Et puis il ne me regarde pas dans les yeux, c'est déroutant.
Le silence l'est d'autant plus et lui semble avoir épuisé son stock d'explications. Mais moi, ces quelques mots ne me suffiront pas.
Les larmes commencent à brûler ma gorge. Pour les retenir, je m'énerve. Je reconnais que c'est inutile mais parfaitement incontrôlable.
"Alors quoi ? C'est tout, ça se finit comme ça ? Et pourquoi ? Pour la seule erreur d'être nés dans des familles différentes ? Mais j'ai pas choisi tu sais ! Pourtant je t'ai choisi toi, j'ai choisi de t'aimer, de t'aimer plus fort que tout... Jusqu'au bout... Et le bout pour moi, c'est pas cette putain de morale ! Regarde-moi !... Regarde-moi ! Elle est infranchissable la frontière ? Tu vas vraiment partir comme ça ? Avec tous nos sentiments ? Juste parce qu'ils n'acceptent pas ? Tu vas leur donner raison ?"
Il me regarde mais ne répond pas. Ses yeux se remplissent de larmes et la situation m'est insupportable.
"Eh ba vas-y... Vas-y... Pars, casse-toi, va vivre ta vie ! Et quand tu rentreras leur annoncer la nouvelle, crache leur bien mon amour à la gueule ! Qu'ils le piétinent encore autant qu'ils veulent. S'il est si limité alors c'est que je me suis trompée, c'est qu'il ne valait rien !"
Il ne dit toujours rien. Face à son silence je me dis que je suis peut-être allée trop loin ? Je m'en veux déjà et les larmes si bien retenues trempent mon visage.
Il finit par sortir de son mutisme :
"- Lise, je suis désolé, je ne veux pas te faire de mal tu sais. Tu le sais ça, hein ?
- Eh bien c'est une grande réussite, comme tu peux le voir !
- Je suis perdu, je ne maîtrise plus rien. Je ne supporte plus que l'on doive se cacher pour éviter les remarques, je ne supporte plus ces nuits à l'hôtel, ces mensonges... "
Il a l'air si malheureux lui aussi !

17h00
Après de longues explications plus calmes, des mots d'amour dissimulés et une conclusion trop intense de douleur, il est temps de se quitter. Je le regarde droit dans les yeux. Ma main vient caresser sa joue. La tendresse est instinctive malgré cet horrible goût de fatalité.
"Prends ton temps. Retrouve ton équilibre et ton énergie calmement. En attendant, je resterai là, j'y croirai pour nous deux, je t'apporterai tout mon soutien et toutes mes forces... Et si tu ne devais jamais me revenir, alors tant pis. On se dira que notre histoire fut belle, on en gardera le meilleur."
Je l'embrasse sur le coin des lèvres. La chaleur de sa peau me donne des vertiges. Il est si beau ! Mais je dois m'en aller, le laisser face à ses doutes, sans trop m'éloigner du combat.
Je finis par partir, sans regarder en arrière. Il faut cacher ces larmes.


10 JOURS PLUS TARD

Il fait froid, il n'est toujours pas là. C'est dur, trop dur et je ne m'y habitue pas.


J+20

Les jours passent bien lentement. Le temps s'étire à l'infini, comme pour marquer la souffrance. L'absence est de plus en plus lourde et le silence de plus en plus bruyant.


J+30

Voilà un mois qu'il est sorti de ma vie et le temps est toujours aussi long sans lui. Je ne vis plus. Pourtant je crois que je dois réagir car peu à peu, je me fais à l'idée, je crois qu'il ne reviendra plus.
Alors d'abord je range mes mouchoirs et je cesse de pleurer. Et puis je vais sortir ce soir, accepter enfin cette énième invitation des filles à sortir. Je vais m'amuser, je vais sourire. Je ne sais plus comment on fait.


J+31 – 8H00

Je m'enroule dans ma couette. La soirée avait un goût d'herbe, d'alcool et d'hommes. J'ai dansé, j'ai ri. D'abord en faisant semblant et puis un peu plus naturellement... Je suis tombée dans d'autres bras et même si ce n'est pas ce que mon corps voulait, Ryan a cessé d'exister quelques heures. Une amnésie qui fait du bien !

15H00
La sonnerie de mon téléphone me tire d'un rêve étrange. C'est son nom qui s'affiche. RYAN. J'ai supprimé le petit surnom que je lui donnais et l'ai remplacé par son prénom. Comme s'il pouvait redevenir un contact comme un autre !
"- Allô ?
- Lise, tu me manques !
- Et ? Je dois répondre quoi à ça, après un mois de silence ?
- Rien, ou tout ce que tu voudras. Peu importe. J'avais besoin de le dire, je ne pouvais plus le retenir. Ne crois pas que ces journées se sont écoulées facilement. Je n'ai pas cessé de penser à toi, à nous.
- Ok, je préfère me taire alors.
- Tu me sembles bien fatiguée. Ca va ?
- Oui oui, tout va bien. Je suis sortie hier soir, je suis rentrée tard. Je récupère.
- ... * SILENCE * ...
- Mais ça me fait plaisir de t'entendre.
- Oui... Enfin bon, je te laisse récupérer. J'espère que tu t'es bien amusée."
Cette dernière phrase était glaciale. J'aurais sûrement du me taire. Mais après tout, je ne peux pas passer ma vie à l'attendre. Les filles ont raison, il a pris sa décision, je dois me recentrer sur moi, cesser d'espérer son retour.


J+33 – 10H00

Après deux semaines d'hibernation totale, malgré les plaintes et les menaces de mes parents – de toute façon, quelle importance d'être privée de sortie alors que les seuls bras vers lesquels j'aimerais courir me sont désormais interdits ? – je décide de retourner en cours. D'ailleurs, eux, mes parents, ils doivent bien se réjouir de cette souffrance. Ils n'ont jamais accepté notre relation. Ryan, son monde, ses coutumes et ses croyances n'auraient pas trouvé leur place dans la famille. Car ma famille, il faut le dire, ne connait pas vraiment la tolérance. L'étranger leur fait peur et apprendre à le connaître, imaginer pouvoir partager des choses avec lui est impensable. Tu parles d'une éducation ! Bref, après deux semaines d'hibernation je décide de retourner en cours.

11h00
J'arrive. Les filles tentent quelques jeux de mots, ceux-là même qui me faisaient rire. Mais moi je suis ailleurs, faire semblant ne m'intéresse pas. Alors je pourrais leur faire plaisir, lâcher un sourire, mais je n'y arrive pas.

13h00
J'attends le bus. Derrière moi on murmure quelque chose. Le bruit des voitures et des minettes qui gloussent de joie d'avoir enfin reçu l'invitation à la fête qu'elles attendaient tant, couvre ses mots et je ne comprends rien. Mais je le reconnais ce souffle dans mon cou. Un souffle chaud et doux. RYAN. Il apparaît subitement face à moi :
"- Ca fait longtemps !
- Je ne sais pas, j'ai perdu la notion du temps !"
Une petite voix en moi hurle d'arrêter ça. Je ne dois pas jouer la victime, je lui ai promis force et soutien. Et même sans ça, je dois faire preuve de détachement. Enfin j'imagine.
Il enchaîne :
"- Ca te dirait un ciné ?
- Pourquoi pas. Tu veux voir quoi ?
- On verra sur place. Je passe te prendre à 19h, ça te va ? Enfin, si tu es libre ce soir ?
- Oui oui, bien sûr, ça me va."
Son bus passe, il grimpe à l'intérieur mais ne me quitte pas du regard. Et pour la première fois depuis longtemps je ressens enfin les rayons de soleil sur ma peau.

17H00
Je ne distingue plus la couleur de ma couette sous cette montagne de vêtements. Mon armoire tout entière est renversée et rien ne me va ! Dois-je mettre cette petite jupe qu'il aime tant ? Dois-je me contenter du jean de tous les jours ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Je finis par opter pour une petite robe imprimée, des collants opaques, des ballerines cloutées et mon perfecto rouge. Je me détache les cheveux et me maquille les yeux. Face au miroir mon visage est pâle et le maquillage ne parvient pas grand-chose contre les insomnies, les doutes et les larmes à répétition. Mais après tout, à 19h00 il fait nuit et au cinéma il fait noir. Pour une fois j'ai un peu de chance.

19H00
Il est à l'heure. Comme d'habitude il m'envoie un message pour signaler sa présence. Comme d'habitude il est garé au coin de la rue afin que ma famille ne voie pas que je sors avec lui. Mais loin de l'habitude, lorsque je monte à ses côtés, ce n'est pas un baiser qui m'accueille. Il se contente de me sourire et il démarre. Nous échangeons quelques regards mais pas un mot. La musique nous suffit je crois.

20H15
Les lumières s'éteignent et le film commence. Je sens ses yeux posés sur moi mais je n'ose pas le regarder. Je me demande de quoi parle le film. Est-ce une histoire d'amour ? Si c'est le cas j'espère qu'elle se terminera bien. Mais je ne le saurai pas car il m'est impossible de me concentrer sur l'écran. Les images défilent mais je n'entends presque rien. Tous mes sens ne répondent qu'à sa main frôlant la mienne.
Je finis par tourner lentement la tête pour le regarder. Il semble absorber par l'histoire. Alors je savoure sa beauté. J'ai tellement envie de me blottir contre lui, comme autrefois.

22H37
"J'ai bien aimé, c'était bien filmé. Et toi ?"
Là, je suis obligée de mentir, je n'ai absolument rien suivi, rien écouté, rien compris.
"- Sympa, oui."
Pourvu qu'il ne me pose pas plus de questions et n'entre pas dans un débat sur le jeu des acteurs, la chute du film et les phrases qu'il a trouvées pleine d'esprit ou insensées, comme on aimait le faire auparavant lors de nos sorties cinéma. C'était drôle et rapidement mouvementé car nous n'étions jamais d'accord sur rien. Ryan est cartésien, raisonnable, réfléchi, moi je suis instinctive, rêveuse et poétique. Alors forcément, nos avis divergent vite.
Mais non, il ne demande rien et la discussion cinématographique s'arrête là. Peut-être n'a-t-il pas tant suivi le film que cela lui non plus ?

23H03
Il me dépose près de chez moi. Mes parents ne sont pas là, je sais que je suis seule ce soir, cette nuit. Je lui propose de rentrer un instant. Après tout à regarder ce film, on a bien peu parlé...
"- Mais il n'y a personne chez toi ?
- A ton avis ? Bien sûr que non ! Mes parents sont partis dans la famille. Ils ne rentreront que dimanche soir."
Il accepte et tout naturellement nous prenons le chemin de ma chambre. Je range rapidement le bazar semé avant mon départ et m'allonge sur le lit. Il s'installe près de moi. Le moment est parfait. Malgré le silence, des milliers de petites notes douces envahissent la pièce. Il est de plus en plus près. Sa respiration atteint mes lèvres, j'avale chacune de ses expirations et ça m'enivre. Encore plus près. Ses yeux sont plongés dans les miens, j'y lis des choses si belles, ça me touche. Je suis complètement soûlée de lui, comme une droguée en manque qui retrouve un brin de substance. Trop étourdie je ferme les yeux un instant et sa bouche brûlante rencontre enfin la mienne. Ses baisers sont si forts, plus forts encore qu'avant son départ, comme si l'absence avait amplifié tout ce que je ressentirais désormais. Ma main rattrape la sienne, nos corps sont de plus en plus proches. Ils s'unissent enfin, passionnés, ardents, lumineux, comme soulagés de s'être retrouvés.


SAMEDI – 9H00

J'ouvre les yeux. Il me regarde tendrement et me prends dans ses bras. Je ne l'ai jamais autant aimé que cette nuit et je ne pourrai jamais aimer plus qu'à cet instant. Quatre petits mots bouleversent un peu plus ce moment de paix absolue :
"Tu es si belle !"
Le rose me monte aux joues et je baisse les yeux. Il était inutile de dévaliser mon armoire. Comme autrefois, il semble m'aimer ainsi, sans maquillage, nue et décoiffée.

10H17
Après de longues minutes lovée contre son torse à savourer ses caresses et embrasser son corps, on se lève. Dans la salle de bain, il ouvre le tiroir et sourit. Sa brosse à dents est toujours là, cachée à sa place.
La journée passe trop vite et il doit déjà partir. Il est 17h00 lorsque ma porte se referme sur lui et la douceur que l'on vient de partager. Je me mets à pleurer.

20H00
Je panique. Et si cette nuit n'était pour lui qu'un dérapage ? Une pause au milieu de ses doutes ? S'il ne s'agissait pas, à ses yeux comme aux miens, d'un retour parfait vers le bonheur que l'on mérite ? Mais comment savoir ? Je ne peux pas oser lui demander cela... J'angoisse.

01H03
Impossible de trouver le sommeil. Il m'appelle. A la vue de son numéro mes mains déjà moites se mettent à trembler.
"- Lise...
- Oui ?
- J'ai besoin de te voir.
- Euh oui, pas de problème, j'arrive. Je suis en bas de chez toi dans vingt minutes.
- Merci."
Je ne sais pas pourquoi je réagis si vite. Sûrement pour faire taire cette inquiétude qui grandit en moi. Et puis je le lui ai promis, je dois rester là pour lui, je ne veux pas qu'il souffre, jamais.

01h37
Il a dû m'apercevoir depuis la fenêtre puisqu'il arrive déjà. Il monte dans la voiture, fatigué. Il me regarde et se met à pleurer. Mais que lui arrive-t-il ? Pourquoi ? Je ne comprends pas tout ce qui nous arrive. Ses larmes me mettent en colère, j'aimerais tellement faire exploser son chagrin ! C'est si dur de le voir ainsi, affaibli par les autres qui nous volent notre amour.
"Lise, j'ai si peur. Nous deux, c'est si naturel et pourtant si compliqué. S'il n'y avait que nous deux je serais le plus heureux des hommes, mais la réalité est tout autre, et elle s'annonce bien trop dure. Mais comment faire ? Choisir entre notre amour et ma famille ? Ou continuer de tricher, de mentir pour pouvoir nous aimer ? Je n'ai plus de repères."
Je ne trouve rien à répondre. Car je le sais, il a raison, il faut choisir. Les autres ils ne choisiront pas, eux. Ils ne feront pas d'effort. Alors je me mets à rouler.
Il n'y a personne sur la route, le silence est total. Juste un fond musical, assez mélancolique d'ailleurs.
Je me gare et lui demande de descendre. Je le prends par la main et tout mon corps frissonne au contact de sa peau.
On commence à marcher, jusqu'au parc. On entre. L'herbe est fraîche et brillante sous les quelques lampadaires qui éclairent encore.
"Regarde, ils sont partout tes repères. Là, tu te souviens ? Lorsque l'on commencait à se connaître, à s'apprécier ? On séchait les cours, on s'asseyait là, on passait des heures à se regarder, à se découvrir."
Il ne dit rien. Je le traîne un peu plus loin, à l'arrêt de bus faisant face au parc.
"Et là, tu te souviens ? Notre premier baiser... Le temps était orageux. C'était il y a plus de deux ans déjà. Nous étions de jeunes lycéens capables de tout affronter."
Je lui attrape les mains et les fais glisser le long de mon manteau.
"Tu as posé tes mains sur mes hanches pour la première fois, comme ça. Je me suis sentie protégée et cette sensation n'a jamais cessé d'être à tes côtés. Ce soir encore, je me sens apaisée, là, contre toi. Je le suis parce que j'ai confiance, comme au premier jour lorsque nous n'avions peur de rien. J'ai confiance en nous. Je sais que rien ne sera jamais simple dans notre relation face aux autres, mais je sais aussi que je t'aime assez pour vaincre tous nos doutes, toutes nos peurs et nos faiblesses. Tu vois Ryan, je pourrais encore t'emmener partout dans cette ville. On trouverait des souvenirs à chaque recoin de rue. A chaque pas que l'on ferait il y aurait un peu de notre amour à croiser. On s'est aimé si fort, on l'a semé partout ! Et moi j'ai envie d'en créer des nouveaux, des souvenirs, ici et ailleurs. Je ne veux pas transformer tout ce que l'on a vécu en simples traces dans ma mémoire, en simples cicatrices. Je ne suis pas prête à laisser tomber tout ça ! Parce qu'un amour comme le nôtre, peu de gens ont la chance de le vivre un jour. Alors oui, peut-être qu'il y a un prix pour ça. Peut-être qu'aucun bonheur n'est gratuit et qu'il faudra faire face à des instants difficiles, des choix qui nous paraissent encore insurmontables. Mais je t'assure Ryan, j'y crois, j'y crois vraiment !"
Des perles d'eau viennent incendier ses yeux noirs, il ne les retient pas. Je le prends dans mes bras et le sers fort. Je crois que je vais l'étouffer.
"- Lise...
- Oublie les autres, oublie toutes ces limites l'espace d'un instant, je t'en supplie...
- Je t'aime."
Ces mots m'avaient tellement manqué !
On se repose enlacés, à l'arrière de ma voiture. La lune est pleine et éclaire son visage déjà endormi. Il semble serein, soulagé. Je lui murmure un "je t'aime" attendrit et il sourit. Son sommeil laisse passer mes mots d'amour. Alors cette fois c'est sûr, même s'il s'en va, je resterai là, au creux de tous ses rêves. Je m'endors à mon tour, épuisée face à temps d'émotion, tout contre son cœur.

04h35
Il me réveille par de douces caresses. J'ai froid. On décide de partir tout de suite et de profiter de l'absence de ma famille pour une douche bien chaude.

05h07
Dans ce bain, contre sa peau trempée j'ai terriblement envie de lui. Mais je vais m'abstenir. J'ai beau connaître le moindre recoin de son corps par cœur, j'ai beau me dire qu'une étreinte de plus ne serait que l'amour, je le veux lui avant de revenir à tout ça.
On finit par s'endormir, enlacés sous mes draps que je n'aimais plus tant sans son odeur.
La journée s'écoule en douceur. On rit, on se chamaille, comme si ce long mois était déjà oublié.

15h35
Je le ramène chez lui. Il est encore tôt mais je préfère ne pas tenter le diable en risquant un retour prématuré de mes parents.
"S'il m'embrasse en rentrant, cette fois c'est bon, tout recommence, il ne partira plus... "
J'ai l'habitude de booster le destin par ces petites phrases inutiles mais rassurantes. Le pire ? Je crois que j'y crois.

16h25
Il s'apprête à descendre. Il me regarde amoureusement, me sourit et m'embrasse. C'est bête mais je me mets à pleurer.
"- Lise, mon amour, ça va pas ?
- Mon amour ? Un baiser ? Ecoute... Ces deux jours furent merveilleux mais je suis à mon tour un peu perdue. J'ai peur d'espérer, de tomber à nouveau...
- Je comprends. Je suis là désormais, je ne partirai plus. Tu as raison, on peut y arriver. On va tricher encore un peu et puis un jour on va les affronter ces familles. On va les confronter à notre amour et elles ne pourront plus rien dire. J'ai compris, on sera forts tous les deux, plus forts qu'eux. Tu ne veux plus de moi ?"
Mon cœur explose et j'éclate de rire. Lui aussi.


AMOUR RETROUVE J+15

On retrouve nos marques, nos mensonges, nos cachettes, notre vie mouvementée mais belle car forte d'un amour rare et solide. Pourtant j'avoue, c'est plus dur que ce que je pensais. Les premiers instants passés ensemble sont toujours délicats, comme alourdis par le poids des autres et leur morale. Il y a une réelle fêlure. Je voudrais la combler et j'y mets toute mon énergie mais lui ne m'y aide pas beaucoup. Il semble épuisé, ailleurs. Dans un monde lointain où l'amour est à part, comme oublié, inaccessible. Un monde bien triste et endormi. Un monde maudit, fatal, au goût de vie tout simplement.
Tant pis, je vais rester là, à ses côtés, jusqu'à n'en plus pouvoir. Je vais vivre notre histoire pour nous deux et l'apaiser autant que je le peux. Je vais le regarder dormir et espérer encore qu'il me revienne, pour de bon, pour de vrai, loin de tout ce qui nous entoure et nous nuit. Je pourrais me mettre à prier. Mais qui ? Son Dieu ou celui qui est censé être le mien ? Quelle ironie ! Je vais m'inventer ma propre religion, ma foi. Elle ne m'enlèvera pas le bonheur elle au moins. Elle saura que l'un sans l'autre nous ne sommes que deux corps et deux esprits vides. Alors elle me rendra celui que j'aime. Mais cette foi-là, face à la vie, combien de temps survivra-t-elle ?
Donc, quand ces autres auront gagné... Je referai ma vie ailleurs, je trahirai notre amour dans les bras d'autres hommes. Je les couvrirai de baisers, de tendresse. Et lorsqu'ils s'endormiront enfin contre moi, j'irai le rejoindre, lui, le véritable amour de ma vie. Je le retrouverai là-bas, au doux pays des rêves, là où rien n'empêche un bonheur de grandir. Là où l'on peut s'aimer sans préjugé, sans interdit, sans peur et surtout sans frontière.
Notre amour ne pourra survivre qu'en rêve car il avait raison :
"Ici, tout est fait pour nous séparer."
. Voir tous les commentaires et/ou en poster un (0)
L'auteur : Apolline Aire
26 ans, Macon (France).
Publié le 01 décembre 2013
Modifié le 25 novembre 2013
Lu 1 253 fois

. Cet article est un plagiat?
. Imprimable (pdf/html)
Recevoir la lettre d'information :
Connectés :
    0 membres et 56 visiteurs

Blog de France-jeunes, ...OlDesign    CNIL: 752143.     |]  ▲