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Combien de falaises ?

En bord de mer, les silences sont rares. Il y a toujours un remous, un bruissement d'ailes ou le murmure d'un vent naissant.


Cette fois ci, aucun son n'était perceptible. Un silence absolu régnait sur la côte escarpée.
Pas une âme qui vive.
La pleine lune reflétait sa lumière pâle en un grand faisceau sur la mer, accentuant encore davantage la pénombre environnante.
Elle était seule en haut de la falaise, calme et silencieuse, en accord avec le décor qui l'enveloppait. Sous la lueur suave de l'astre de nuit, ses larmes paraissaient briller. Elle courait le long de ses joues en suivant régulièrement le même parcours pour venir s'écraser sans bruit sur la roche de la terrasse naturelle. Deux petites fontaines lacrymales.
Elle sanglotait maintenant sans pouvoir se contenir. Et puis, comme vaincue par un désarroi presque palpable, elle écouta son corps qui se sentait comme un fardeau, et s'assis doucement sur la dernière pierre, laissant ses deux pieds pendre mollement au-dessus du vide. La hauteur ne l'impressionnait pas. Au contraire : elle l'attirait. Depuis treize ans qu'elle essayait sa vie terrestre, elle n'avait jamais connu le vertige ; et ce n'était pas aujourd'hui qu'il fallait y compter ! C'était pour elle comme une fascination. Un appel à la fin. Depuis toujours.
Elle n'avait jamais su se l'avouer, mais elle gardait cette sensation dans le profond de son inconscient et se laissait hypnotiser dès que l'occasion géographique se présentait. C'était le cas ce soir de tristesse abyssale. A soixante dix mètres au-dessus du gouffre, les ronds pédestres qu'elle dessinait sur le front de la falaise laissaient deviner son indifférence.
Au-dessus, un autre mer la surplombait. Celle des étoiles et de l'immensité. Les yeux perdus dans les constellations, elle n'était qu'un point microscopique pris en sandwich entre deux océans. Elle ne le savait que trop. Le temps ne lui appartenait plus. Elle n'était que passé. Si vivante encore, et pourtant sans appétit d'avenir. Fini le temps des gloutonneries... cassé en mille morceaux, le sablier de son temps évaporait sa poudre aux quatre vents.
A quoi bon ?
Elle entendait encore sa mère lui asséner à chaque danger : fais attention, regardes où tu marches ! Je t'avais prévenu de ne pas monter là, c'est bien fait pour toi ! Et ta tête, tu la ranges où quand tu sors ?
Pourtant, elle ne s'était jamais gravement blessée. Les quelques points de sutures, vestiges de turbulences enfantines, qui cicatrisaient gentiment ça et là témoignaient certes d'une certaine imprudence, mais ne justifiaient pas tant d'avertissements alarmistes.
Si elle avait su...
Si elle avait su que tout basculerait ce jour là.
Le sens propre toise le figuré...
Comment aurait t'elle pu prévoir qu'ils allaient avoir si peur de la voir encore en danger et qu'ils s'élanceraient avec élan pour la retenir. Elle les avait aperçu au dernier moment se jeter sur elle sans pouvoir stopper leurs élans et disparaître au fond de ses souvenirs.
Elle ne pouvait pas savoir...
Sous un ciel de plus en plus sombre, elle se souvenait surtout de toute ces petites phrases pétries d'amours et d'inquiétudes. le reste de sa mémoire s'évanouissait dans les vagues colériques qui se déchiraient sous son perchoir.
Cette nuit, il n'y avait personne pour lui dire de faire attention. Elle pouvait prendre toute seule le chemin qui grimpe derrière la maison. Elle avait le droit de ne rien dire à personne et de marcher aussi longtemps et aussi loin qu'elle le souhaitait. Elle pouvait gravir la corniche, longer le bord fatal comme un funambule sur son câble et mettre ses bras en croix face aux bourrasques sans craindre de représailles. Elle n'avait pas de garde fou. Elle n'en avait plus... Elle pouvait toiser le vide avec arrogance et cracher sur la mort. Elle pouvait tout faire dorénavant.
Ou décider de ne rien faire...
Tout en reniflant, elle écarta d'un revers de main les longs cheveux trempés de pleurs qui collaient son visage et se dégagea la vue. Elle recula alors de quelques pas et s'installa au bout du banc panoramique. Le ressac agité remontait de fortes odeurs d'embruns jusqu'à ses narines. Elle respira à plein poumon et oublia son malheur le temps d'une inspiration. Sur la pointe d'en face, le clignotamment immuable du phare lui donnait la tonalité de sa détermination.
D'un coup sec, elle sortie le papier de sa poche. Il était plié en quatre, bien comme il faut. Elle déplia méticuleusement et le garda pincé entre son pouce et son majeur. Le souffle du vent faisait claquer la feuille. Le débit de ses larmes augmenta lorsqu'elle reposa l'article sur le béton du banc. Elle posa une main sur son précieux manuscrit pour protéger sa légèreté des rafales belliqueuses. Elle conserva son destin bien collé sous sa paume et contorsionna son buste pour saisir une grosse pierre blanche qui attendait entre ses chaussures à lacets. Elle palpa le cailloux de sa main libre et le jugea apte pour l'emploi qu'elle lui destinait. D'un geste brusque et rageur, elle écrasa alors la photo centrale du fait divers régional illustrant un texte court scindé en deux colonnes.
De l'image maintenant, on ne voyait plus qu'une partie de la robe à fleurs bleues de maman, un bout des lorgnons de papa et toute la longue queue jaune de sa peluche. Elle, on ne la voyait plus, écrasée par la pierre.
Le sang dans ses veines affluait jusqu'à son cœur par saccades croissantes et douloureuses. La tête lui tournait déjà avant qu'elle ne décide de se relever fermement.
L'averse qui s'écroula sur elle ne parvint pas à noyer son chagrin. Sous le déluge, son arche de Noé sombrait déjà de part le fond. Les éclairs zébraient le ciel dans un vacarme assourdissant. L'électricité éclairait par intermittence le long train qui serpentait au ralenti sur la montagne d'en face.
Elle se tourna vers l'océan et ferma ses paupières. Elle n'entendait plus que le chaos céleste et la clameur des vagues se brisant sur la terre ferme.
Elle avança d'un pas, puis de deux...
Plus que trois mètres de poussière avant de partir, encore trois pas pour l'horizon...
Très vite elle ne toucha plus le sol mais ordonna à ses jambes de simuler la marche. Elle se sentait bien. Reposée.
Elle s'envolait...
Avant l'impact, elle ouvrit une dernière fois ses yeux vers le ciel pour voir l'espace d'une seconde la lune sortir des nuages.

Sur le banc, le fait divers de la page douze du quotidien Le Libérateur tenait bon sous sa pierre. Ce qu'on pouvait y lire flottait sous la tempête :


Accident dramatique sur la falaise aux hirondelles.
Dans la nuit du 6 au 7 octobre, un couple de riverains a trouvé la mort en chutant du haut du pic des racines, aux alentours de 0H15, 0H30 d'après les premiers rapports d'autopsie.
Sans encore connaître les conclusions de l'enquête en cours, la thèse de l'accident est privilégiée. M. et Mme Lourmarin laisse orpheline une petite fille âgée de treize ans. Il s'agit là du premier accident mortel sur ce site depuis 1972.
La municipalité n'exclue pas de sécuriser le périmètre dans les mois à venir. L'enterrement aura lieu ce jeudi à la chapelle St Vincent.
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Publié le 01 juin 2004
Modifié le 01 juin 2004
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