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Et vous ?

Si l'indifférence ne vous a pas encore étouffé, s'il vous reste encore un peu de votre humanité, si grandir ne vous a pas arracher toute votre sensibilité, alors lisez cet article, et réagissez. Lire ne suffira pas et réfléchir ne sera que le premier pas...


La petite porte s'ouvre brutalement et Méline se retrouve dehors sans même s'en apercevoir.
Il fait sombre ici, des murs gris terne, des escaliers métalliques enchevêtrés comme des toiles d'araignée poussiéreuses, des poubelles oubliées, tout ici clame la tristesse et le désespoir.
Debout en haut des quelques marches de ciment, Méline se cramponne à la porte sous le panneau luminescent "issue de secours".
Son pyjama blanc froissé contraste avec l'obscurité de la ruelle, de loin on pourrait peut être la prendre pour un fantôme hantant une impasse obscure, de près on la prendrait sûrement pour ce qu'elle est, une femme de trente deux ans, une malade de trente ans, une mourante de trente deux ans. Seulement personne ne l'approche de près, à part les médecins, les autres ont trop peur, les autres sont trop lâches, ou trop ignorants.
Pour la dernière fois elle a décidé de sortir, elle a décidé de quitter l'hôpital, pour voir le monde, pour voir ce monde qui la rejette, pour voir ce monde qui la préfère dans son lit d'hôpital, mourrant à petit feu, seule bien sur, emportant son mal dans la tombe comme tant d'autres avant elle, et après elle.
Avant de quitter sa chambre elle a prit soin d'écrire quelques mots sur une simple feuille de papier, avec un simple crayon, de simples mots. En quelques lignes elle a raconté sa vie, son mal, sa souffrance, physique et mentale, sa peur, son angoisse, sa révolte et sa résignation, elle n'a pas encore écrit sa mort, et elle ne l'écrira jamais, du moins pas sur ce papier. Méline ne s'est pas arrêtée à faire du style, elle n'en a eu ni le temps ni l'envie, pas facile d'écrire avec la main qui tremble le bras qui tombe et les yeux qui pleurent.
Elle pleure encore, ses larmes coulent doucement sur ses joues creuses, un flot de larmes claires et fraîches comme une pluie printanière. Cela faisait tellement longtemps qu'elle n'avait pas pleuré, tellement longtemps qu'elle se l'interdisait, il fallait être forte, ou du moins en avoir l'air, les autres devaient le croire, les autres ne devait pas savoir, il est trop tard maintenant, les autres savent et ne croient plus.
Une fois ces quelques mots écrits, elle a enfilé son pyjama blanc, elle a glissé la feuille repliée dans une poche et puis elle est partie, simplement. Elle a quitté cette chambre chargée de douleur, de sa douleur, de celle de ses prédécesseurs et déjà de celle de ses successeurs. Elle a fuit cet endroit immonde, cette endroit qu'on appelle un hôpital.
On lui avait dit que là bas on soignait les malades, elle ne savait pas qu'on y parquait certains en attendant qu'ils meurent. Méline aurait encore préféré qu'on l'exécute comme une criminelle, au lieu de l'abandonner dans ce mouroir infecte jusqu'à ce que son mal l'emporte et meurt avec elle. S'appuyant contre les murs, titubant comme une ivrogne, tremblant comme si elle avait froid, elle s'est traîné de sa chambre jusqu'à cette sortie.
Et elle est maintenant là, mi debout mi courbée, comme priant un dieu qui l'a abandonnée il y a tant d'année.
Une à une elle descend les quatre marches au prix d'un effort pitoyablement surhumain. Elle avance doucement dans la ruelle, sa démarche est si lente qu'on pourrait croire qu'elle ne marche pas, elle glisse, comme un spectre qui flotte dans le couloir obscur d'une hollywoodienne maison hantée. Elle passe sous les ombres tentaculaires des escaliers métalliques suspendus aux murs comme des monstres de fer prêt à bondir. Enfin, parvenant au bout de la ruelle obscure, elle débouche dans une vaste avenue.
La lumière du jour l'éblouit, le bruit de la rue l'assourdi, l'odeur de l'air pollué et du goudron chauffé par le soleil lui assaille les narines et la ferait presque vomir. Le regard vitreux, les yeux embués de larmes, le visage figé en un rictus contracté, elle observe avec dédain les passants qui se croisent, se dépassent, se bousculent et s'affèrent comme autant de fourmis pressées de rejoindre leur fourmilière.
Un homme passe devant elle et la regarde avec insistance. La quarantaine, cheveux grisonnants taillé comme un buisson de jardin, costume trois pièces et mallette en cuir noir, un homme d'affaire comme on en fait plus, digne représentant de la grande société humaine, celle qui laisse mourir un femme de trente deux ans dans une chambre sinistre. Il la toise de son air fier et épanoui, elle, appuyée sur le mur sombre dans le recoin de la ruelle obscure, mourante face à un vivant.
Elle lui répond d'un regard, un regard de mourant, un regard d'une majesté implacable et terrifiante. Le quadragénaire baisse les yeux comme un enfant vexé et presse le pas pour ne plus voir cette scène si dérangeante.
Méline sourit en le voyant ainsi déguerpir, elle se sent forte soudain, elle, malade, mourante, presque morte, elle a une force nouvelle, la force d'inspirer la gêne et peut être la peur. Ce sera son dernier jeu, elle vient de le décider.
Alors elle s'élance, un premier grand pas et puis un autre, et encore un, pour ne plus s'arrêter. Elle marche au milieu de la rue, elle marche au milieu de ses gens qui la rejettent, au milieu de ceux qui la voulaient dans une chambre et non parmi eux. Elle leur apporte la mort qu'ils ne veulent pas voir, elle leur apporte la vraie mort, pas celle qu'ils voient dans les films non, la vraie, celle qui ronge, celle qui torture, la perfide qui s'insinue, qui rampe dans le corps et dans l'esprit, celle qui attend son heure et qui tue, celle là tue vraiment.
Et pendant que son corps meurt un peu plus, Méline sent son esprit renaître, il renaît dans la peur et dans la stupeur de ces visages qu'elle voit tout autour d'elle.
Des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des grands et des petits, des souriants et des renfrognés, tous égaux devant elle, tous lâches et fuyant, tous baissent la tête, aucun n'ose la regarder en face, aucun n'ose regarder la mort en face.
Méline jubile, sur ses lèvres sèches et boursouflées se trace un sourire terrifiant, un sourire de vainqueur, un petit sourire sadique à vous glacer le sang. Elle marche de plus en plus vite, d'abord boitillante sa démarche s'est faite plus souple comme si le regard des autres, après l'avoir anéantie, devenait un formidable remède. Elle fend la foule comme un oiseau fend l'air de ses ailes enfin déployées. Les passants s'écartent vivement devant elle, fuyant la pestiférée, et puis se resserrent derrière elle en un bloc compact, comme si leur union pouvait les sauver, comme si l'union de leurs indifférences suffisait à les justifier toutes.
Un policier en uniforme surgit soudain devant elle, alerté par la foule horrifiée, il s'élance pour maîtriser le monstre, la bête, la pestiférée, la femme simplement. Il s'avance vers elle en écartant les bras comme un joueur de rugby prêt à plaquer l'adversaire pour lui arracher sauvagement la ballon.
Méline continue d'avancer droit devant elle, comme s'il n'existait pas, dans son monde il n'existe déjà plus. Il s'immobilise, elle avance, il la regarde, elle le fixe, elle s'arrête finalement. Il la regarde, presque implorant, dans ses yeux sombres elle peut lire la stupeur et l'incompréhension, le doute et l'angoisse.
Stupeur et angoisse, voilà tout ce qu'elle veut inspirer à cette foule indifférente, voilà la dernière chose qu'elle peut faire. Alors elle lui sourit, son visage blanc tuméfié, couvert de taches violacées se tend comme une peau tannée par la maladie, elle lève une main tremblante vers lui, il la regarde, hésite, cherche quelque chose des yeux, et puis cède enfin.
Méline le regarde baisser la tête, s'écarter et reculer comme un sujet devant son roi. Elle sent une soudaine fierté s'éveiller dans son cœur, comme un espoir qui renaît, une fontaine depuis longtemps fermée qui coule à nouveau, déversant sur la douleur son flot de sentiments nouveaux. Se sentant encore plus forte, elle reprend sa marche, sa marche funèbre.
Elle dépasse le policier figé comme une statue, les passants agglutinés comme des mouches pour admirer la scène s'écartent à nouveau, le visage déconfit par la vision qu'on leur offre, du grand spectacle, pour une fois, le spectacle de la vie, le spectacle de la mort.
Et les visages défilent sous ses yeux comme une revue de l'indifférence humaine, des hommes des femmes, des jeunes des vieux, une grand mère en robe d'antant, un ado en baggy et T short, une jeune femme gothique, un homme en short et chemise hawaïenne, il y en a pour tous les styles, pour tous les goûts, pour tous les ages et pour toutes les origines, aujourd'hui tout le monde a sa place dans la grande société humaine, tout le monde sauf Méline.
Les larmes tombent sur le goudron chauffé, elle s'évaporent en un instant ne laissant d'autre trace que celle du souvenir, même le soleil aujourd'hui a décidé de la faire disparaître. Et elle continue d'avancer, comme si ses jambes refusaient de s'arrêter, comme si son corps n'était plus qu'un objet en mouvement, condamné à glisser au milieu de la foule pour l'éternité.
La fatigue la rattrape, doucement, s'insinuant dans ses membres comme une flamme rampante, son corps s'embrase doucement d'une douleur légère et persistante, un engourdissement doux et brutal, un froid brûlant et apaisant.
Elle vient, enfin, après tant de jours elle arrive, elle vient pour l'emporter, pour l'apaiser, pour la soulager une dernière fois, la mort vient pour Méline. Alors elle ferme les yeux, ses paupières sèches tombent sur ses yeux bleus. Elle marche toujours, ses bras sont écartés comme ceux d'un funambule, ou comme les ailes d'un oiseau qui apprend à voler. L'engourdissement se fait plus pressant, Méline ne sent déjà plus ses jambes, ses doigts deviennent froids et insensible alors que déjà ses bras ne répondent plus. Sa respiration ralentie doucement, son coeur tambourine douloureusement dans sa poitrine.
Elle s'arrête. Sans savoir comment ni pourquoi elle s'est arrêté. Est elle morte ? Non pas encore, elle sent encore la foule autour d'elle. Il y a autre chose, il y a quelqu'un, quelqu'un qui l'a arrêté, quelqu'un qui la regarde, quelqu'un qui ose, quelqu'un qui n'a pas peur.
Méline ouvre les yeux doucement, la lumière du soleil la ramène à la vie, on lui accorde quelques instants encore. Autour d'elle la foule s'est aggloméré, formant un cercle dont elle est le centre. Où est il ? Où est l'inconnu qui ose ? Elle baisse la tête et elle le voit.
Il est là, devant elle, debout et pourtant si petit, un enfant. Un jeune garçon de huit ans à peine, il la regarde en inclinant la tête de droite à gauche et de gauche à droite, les mains jointes dans le dos il se tient debout sur la pointe des pieds pour mieux la voir. Elle le regarde elle aussi, ils se regardent, la foule se tait enfin, le silence tombe comme un voile.
Méline cherche ses yeux derrières les mèches rousses qui tombent en cascade sur son front blanc. Deux iris pétillants de lumière qui la regardent, deux yeux d'un gris de foudre qui la regardent elle, qui la regardent dans les yeux. Juste un enfant, un enfant parmi tant d'autres, un enfant comme les autres, un enfant à la prestance innocente, il a dans les yeux le prestige des empereurs de Rome, il a dans le regard l'innocence des Chérubins de Michel Ange.
Méline tombe à genoux devant le petit homme qui lui sourit maintenant. Il fait un pas vers elle et étend ses bras comme s'il voulait la serrer contre lui. Sans comprendre ce qu'elle fait, elle plonge sa main tremblante dans sa poche et en tire la feuille pliée, elle la regarde comme un trésor perdu et la tend à l'enfant. Il la regarde lui adressant comme un signe d'approbation, un signe d'adulte qui comprend, un signe d'enfant qui attend. Il s'approche doucement et prend sa main tendue entre les siennes.
Méline se penche en avant en un ultime effort et pose sa tête contre son épaule. Elle lui parle à voix basse, ses derniers mots seront pour lui, des mots qui sortent de son cœur et qui iront droit à celui d'un enfant, un enfant adulte, un adulte de demain, un futur membre de cette société qui l'a rejeté, un qui peut être la rendra moins injuste et plus humaine.
L'enfant recule, la main de Méline glisse entre les siennes, il n'y a plus que la feuille entre ses paumes blanches. Il jette un dernier regard à cette femme qu'il n'oubliera jamais, cette femme qui appuie ses mains sur le sol pour ne pas s'effondrer, cette femme qui meurt en public, qui meurt face à l'indifférence, qui meurt de l'indifférence.
Il se retourne et s'élance, perçant la foule comme Méline auparavant, il court au milieu des passants, serrant contre son cœur le petit trésor de papier.
Au détour d'une rue il trouve une petite impasse sombre, l'endroit idéal pour se cacher. Comme un chat dans la nuit il s'engouffre dans le passage obscure. Il jette un œil inquiet aux escaliers métalliques suspendus au murs qui jette leurs ombres angoissantes sur le sol gris, il cherche un endroit ou s'asseoir et il trouve un petit escalier de ciment, quatre marches, il s'assoit au sommet devant une porte fermée sous un panneau luminescent "issue de secours".
Il déplie délicatement la feuille et la pose sur ses genoux serrés.

Quelques part dans le monde, une jeune femme meurt d'un mal infâme au milieu d'une foule indifférente, à quelques mètres de là un jeune garçon, du haut de ses huit ans, lit ces quelques mots :

Je m'appelle Méline, j'ai trente deux ans et tout pour être heureuse. J'ai un fiancé Michael qui a trente deux ans lui aussi, nous allons bientôt nous marier.
Je travaille dans un grand magasin de mode, j'ai un appartement spacieux à quelques minutes de là.
Ma vie et tranquille et agréable, plus tard je voudrais avoir des enfants, trois au moins mais Michael n'en veux que deux, j'arriverai bien à le décider.
J'ai de nombreux amis, mes collègues du travail, ceux de Michael, mes amies d'enfance et quelques autres connaissances sur qui je peux compter.
J'ai tout l'amour, l'amitié, un toit et même de l'argent, il ne me manque que la santé.
Ma vie n'est ni tranquille ni agréable, Michael est mort et je vais le rejoindre, j'ai perdu mon travail et mes amis m'ont abandonné, je n'aurai pas d'enfants et nous ne nous marierons jamais, ma vie n'est qu'un enfer et je l'aurai bientôt perdue.
Je m'appelle Méline, j'ai trente deux ans, j'ai le SIDA et j'avais tout pour être heureuse.

Doucement il replie la feuille et la range dans une poche de son petit jean, une larme coule sur sa joue rose, il ne sait pas vraiment bien pourquoi il pleure, il ne sait même pas ce qu'est le SIDA, mais quelque part dans son cœur il sait qu'il devra l'apprendre tôt ou tard.
D'autres mots tournent dans sa tête, des mots qu'il vient d'entendre, des mots qu'une femme lui a glissé à l'oreille avant de mourir, des mots qu'il ne pourra jamais oublier, des mots qui ont changé sa vie avant même qu'elle ne commence : "Toi aussi tu grandiras, toi aussi tu apprendras, toi aussi tu accepteras l'intolérance et l'indifférence, toi aussi tu finiras comme eux, ou comme moi"

Quelque part dans le monde, une jeune femme meurt d'un mal infame au milieu d'une foule indifférente, à quelques mètres de là un jeune garçon, du haut de ses huit ans, prend sa première leçon de vie.

Partout dans le monde des jeunes femmes et des jeunes hommes meurent d'un mal infâme au milieu d'une société indifférente, et à quelques mètres de là que faites vous... ?
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Re: Et vous ?
Posté par lij le 20/08/2004 07:53:23
whaou, heu...heu...ca refroidit quand meme !Excellent article !heu...heu... jsuis choquée là...
Malheureusement, comme je le dit toujours, cette Terre de merde nous bouffera tous un jour et il n'y aura qu'un coupable : nous !
Re: Et vous ?
Posté par ghost dog le 20/08/2004 07:53:23
C'est vrai qu'il est génial ton texte! tu connais Mano Solo?
tu as raison; l'indifférence est un mal qui nous ronge...
Je sais pourquoi, hélas on ne peut rien y faire... a part lutter à notre petite échelle.
Re: Et vous ?
Posté par tipikcell le 20/08/2004 07:53:23
Et bien...merci pour tous ces compliments, je ne m'attendais pas vraiment à ça mais ça fait plaisir.
Si cet article vous a émus, c'est bien, s'il vous a fait réfléchir c'est mieux, c'est un peu son But torkha...meme si je dois avouer que ça me plait assez d'écrire ce genre de truc.
Je reconnais que la morale est un peu lourde et les symboles un peu "clichés" mais bon, c'est plus ou moins délibéré, je voulais pas vraiment faire dans la poésie: trash mais pas trop. Si j'avais trop brodé on m'aurait accusé d'écrire "un article façon lamentation" et ça n'uarait aps été faux...
Voila, c'était ma petite justification littéraire, encore merci pour vos commentaires et bonne continuation sur FJ...

PS: oui anya23 ce texte est bien de moi :-)
Re: Et vous ?
Posté par anya23 le 20/08/2004 07:53:23
oh! c'est un article tres tres bien ecrit et j'avoue que la j'ai comme une boule dans la gorge... Franchement Tipikcell des nuages si c'est toi qui la écrit ne t'arretes pas la. tu m'eblouis!
Re: Et vous ?
Posté par latoya le 20/08/2004 07:53:23
J' adore !! ton article est franchement exellent !!!
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Publié le 19 novembre 2003
Modifié le 19 novembre 2003
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