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Interview avec Annafs azzakia Ibn sbih

Etat des lieux du théâtre marocain : quelles perspectives ?


**Nous voudrions que vous nous présentiez un aperçu sur l'histoire du mouvement théâtral au Maroc, en général, et à Tanger, en particulier.

_Parler de l'histoire du mouvement théâtral marocain contemporain revient à prendre comme point de départ les cérémonies et les festivités collectives chez les Berbères, en passant par les arts narratifs en relation avec les mythes et les biographies de personnages légendaires, sans oublier les multiples représentations bouffonnes et les jeux spontanés, à travers "Al Halka" et "Oubidate Errma", à titre d'exemple.
Néanmoins, je pense que les débuts de la pratique théâtrale, en tant que spectacle, n'ont été véritablement institutionnalisés au Maroc qu'avec les fameux défilés du "sultan des étudiants" et du "bissate", lesquelles, à mon sens, étaient des pratiques dramaturgiques, à parts entières.
D'autre part, en remontant dans la chronologie de la genèse du mouvement théâtral marocain, nous constatons que le théâtre amateur y a joué un rôle prépondérant, avec une créativité et une richesse qui en constituent une véritable mémoire. A ce titre, les noms de Taïb Seddiki, Mohamed Timid, Mohamed Kaghat, Abdelhak Zerouali... , et de tant d'autres, font référence à des écoles très variées dans l'art du spectacle et chacun a apporté sa pierre personnelle dans l'édifice du théâtre marocain, ce qui lui a permis de s'élever et d'aller de l'avant.
D'un autre côté, concernant l'histoire et la nature de ce mouvement à Tanger, plus spécifiquement, il est à noter que l'ouverture sur le théâtre occidental, depuis 1913, grâce au Théâtre Cervantès, a représenté l'événement culturel le plus important pour les habitants de cette ville, et plus particulièrement pour ses intellectuels qui ont eu l'occasion d'entrer en contact avec un nombre important de représentations et de spectacles donnés par des troupes théâtrales de renommée mondiale, venues d'Espagne, de France, des pays d'Amérique Latine, entre autres nations.
Cette ouverture leur a permis de découvrir de nombreuses écoles théâtrales et de tirer profit de leurs expériences respectives, tant au niveau de la dramatisation, que des costumes, du décor ou de l'éclairage. Dans ce cadre, un certain nombre d'entre eux a œuvré pour l'institution de troupes théâtrales locales, dont l'originalité, au niveau de l'encadrement dramatique et des techniques de production des spectacles, se permettaient de concurrencer les troupes étrangères, dès le début du 20ème siècle.

**Quelle a été la nature des thèmes abordés par ces troupes théâtrales ?

_Bien sûr, les thèmes étaient variés et dépendaient des diverses perspectives des auteurs des textes et des metteurs en scène. Mais, on peut dire que les pratiques théâtrales de ces troupes puisaient généralement leurs contenus de la tradition populaire et traitaient des sujets de nature sociale et morale, aux débuts de leurs activités sur la scène.
Avec le temps, leurs pratiques théâtrales s'élargirent de nouvelles vues et entrèrent de plein pied dans le domaine de l'investigation innovatrice, aux niveaux thématiques et formels, avec des styles créateurs plus élaborés, qui reflètent davantage la conscience des hommes de théâtre et les prémisses de leurs choix artistiques ou idéologiques.

**Quel est le degré d'influence du mouvement théâtral sur le champ culturel ?

_La création artistique est une activité humaine qui dépasse ce qui est habituel ou commun, afin de produire des images, des symboles et des idées nouvelles qui interpellent d'autres horizons. Sur un plan pratique, la capacité créatrice chez l'être humain exprime sa sublimation du réel, avec ses composantes politiques, économiques, sociales et culturelles, son aspiration vers des relations humaines plus adéquates et son ambition vers la liberté, la justice et le progrès.
Dans ce sens, l'art dramatique ne pourra que laisser des empreintes indélébiles dans le processus général du champ culturel, étant donné que le spectacle, avec ses multiples messages et questionnements, constitue un contenu ouvert à toutes les attentes.

**Sur la base de votre participation à une œuvre théâtrale de grande envergure, "Hamlet, une autre fois...", du metteur en scène, Rachid Amehjour, quelles sont les caractéristiques essentielles de cette production ?

_"Hamlet" est une pièce théâtrale qui constitue un des chefs-d'œuvre les plus en vue dans le répertoire mondial. C'est le texte shakespearien le plus dense, que ce soit au niveau des personnages ou des événements.
Pour sa part, le metteur en scène, Rachid Amehjour, est entré dans l'aventure d'adaptation de ce texte en respectant l'esprit dramatique de l'original. Toutefois, la dernière scène qu'il a proposé est différente de celle de l'œuvre de Shakespeare. C'est une fin qui puise son arrière-plan de la tragédie moderne, laquelle aborde la totalité de la souffrance de l'être humain, à travers l'exposition des moindres détails de son vécu quotidien, alors qu'il est en proie aux plus terribles formes d'aliénation et de violence.
A ce titre, le thème de l'émigration qui y est abordé et qui est d'une brûlante actualité met en relief les multiples facettes de la douleur et de la déperdition de l'homme contemporain, la fin de la pièce étant une issue on ne peut plus tragique, qui scelle ses interminables drames, dans un monde en perpétuel devenir, entre des forces colossales.
D'un autre côté, le metteur en scène a orienté ses choix artistiques et esthétiques d'une manière délibérée. La dramatisation s'est voulue réaliste, tout en remettant parfois ce réalisme en question. La scénographie suggère l'espace d'un palais et d'un cimetière de "Seigneur". Les costumes, pour leur part, permettent un retour à l'époque shakespearienne et aux références du texte original. La musique, enfin, rappelle le thème central de l'émigration, en tant qu'errance dans l'espace et le temps. Le tout étant au service d'une esthétique symbolique qui se continue et se complète à travers les multiples composantes du spectacle, dans le cadre d'une représentations artistique de grande qualité.

**Quel est le degré d'originalité dans la mise en scène théâtrale dont vous avez fait l'expérience ?

_De manière générale, la mise en scène théâtrale est une industrie qui se propose pour objectif une représentation dramatique qui soit en accord avec une vision créatrice déterminée, à partir d'un texte. Principalement, le travail de tout metteur en scène consiste en une élaboration nouvelle des scènes et des actes des pièces théâtrales, à partir de son imaginaire et de ses convictions propres, que ce soit au niveau de l'art, à proprement parler, ou de l'existence, à travers la recherche d'effets esthétiques.

**Pourrait-on dire qu'il existe désormais une école marocaine dans la mise en scène théâtrale, avec ses références théoriques et ses outils opérationnels ?

_Les écoles théâtrales marocaines varient en nombre et sont diverses dans leur multiplicité, au gré du type de références et de visions des auteurs des textes et des metteurs en scène. Mais, il est à noter que le théâtre marocain se distingue dans les forums, les colloques et les festivals, du moins sur le plan continental et arabe, malgré la diversité de ses conceptions artistiques, au niveau du travail théorique et pratique.

**Que pensez-vous de l'infrastructure actuelle concernant le mouvement théâtral dans la ville de Tanger ?

_Il est regrettable de constater qu'une ville de la stature de Tanger ne dispose pas encore d'une salle de théâtre à même de permettre au grand public de goûter à la beauté d'un art aussi noble. D'autre part, à mon sens, l'inexistence d'infrastructures susceptibles d'encourager les talents créateurs locaux, au niveau de la dramatisation et de la mise en scène, constitue, à n'en point douter, une énorme perte pour toutes les générations.
Ceci dit, jusqu'à une date récente, mis à part les services rendus au mouvement théâtral local par la Salle Samuel Becket, qui relève des services culturels de l'Institut Français, et par la Grande Salle du Collège Espagnol de Ramon y Cajal, la mémoire théâtrale de la ville serait vouée à la mort clinique.
Paradoxalement et en dépit de toutes les conjonctures, la ville de Tanger n'a cessé de pourvoir le Maroc de noms illustres dans ce domaine, que ce soit au niveau de l'écriture des textes, de la pratique ou de la théorisation académique.

**Jusqu'à quel point les acteurs dans le domaine théâtral de la ville de Tanger ont-il pu tirer profit de l'Institut Supérieur de l'Art Dramatique et de l'Animation Culturelle ?

_Les promotions des lauréats de cet Institut se sont intégrés dans les rouages du Ministère de la Culture. Les idées et les technique qu'ils y ont apprises sont malheureusement incompatibles avec l'infrastructure mise au service de la pratique théâtrale. Néanmoins, l'expérience des ateliers de formation encadrés par ces mêmes lauréats constitue l'une des plus notables entreprises, en vue de concrétiser la pratique théâtrale et de la pousser en avant. Personnellement, j'ai tiré profit de cette expérience, malgré sa nature modeste et son caractère limité.

**Quelles réflexions faites-vous sur les tentatives entreprises par certaines associations théâtrales marocaines, afin de régulariser le statut législatif et social des acteurs dans ce domaine ?

_En réponse aux multiples exigences formulées par les hommes de théâtre marocains, le Syndicat National des Professionnels du Théâtre fournit de louables efforts afin de rehausser le niveau de la pratique théâtrale dans le pays, à travers son insistance sur la nécessité d'améliorer les conditions matérielles et morales des individus qui y travaillent. Dans ce sens, un certain nombre de dossiers sont actuellement à l'étude, les plus importants étant ceux qui abordent la politique de soutien par l'Etat et l'actualisation de la loi sur le statut de l'artiste. Naturellement, l'achèvement de ces deux dossiers représenterait une phase avancée en faveur d'une promotion véritable de la création artistique, sous ses multiples formes.

**A votre avis, quelles sont les initiatives susceptibles de favoriser une évolution qualitative dans le domaine artistique ?

_L'une des initiatives les plus primordiales serait d'intégrer le théâtre dans la vie quotidienne et de voir l'Etat œuvrer pour son parrainage et sa subvention, à travers la mise en réserve d'un pourcentage du budget annuel pour sa mise en valeur, dans le cadre d'une politique qui vise le soutien de l'action théâtrale, qu'elle soit individuelle ou collective, et la protection de ses divers acteurs des chocs et des frustrations.
D'autre part, si l'Etat se met à bâtir des théâtres, cela permettrait de fournir de nouvelles opportunités de travail aux troupes théâtrales, ce qui favoriserait un contact direct et permanent avec le grand public et aurait, à moyen et à long terme, des répercussions positives sur son niveau culturel et le protégerait de toutes les dérives de fanatisme ou de désespoir qui se nourrissent de l'ignorance et de l'obscurantisme.
Toutefois, il est impossible de réaliser une quelconque évolution qualitative dans ce domaine, tant que l'Université ne joue pas le rôle qui lui incombe, en motivant les étudiants à s'engager dans les arts dramatiques et en leur fournissant une culture et une formation solides dans ces aires de la création artistique, étant donné que ces jeunes constituent un élément dynamique dans la société et peuvent influencer positivement sur le système des choses, par le biais de la culture spirituelle.
Ceci dit, il est impossible de développer une culture théâtrale effective dans le cadre de l'Université, en se contentant uniquement de cursus clos, dont les objectifs seraient de transmettre un certain nombre d'informations autour de l'écriture dramatique, en tant que simple exercice littéraire. Il faudrait plutôt que ces séances soient un point de départ pour le développement du goût esthétique chez les étudiants et une occasion qui leur permettrait de faire jaillir leurs capacités créatrices, critiques et pratiques.

**Comment voyez-vous l'avenir du mouvement théâtral marocain ?

_Le théâtre marocain est prometteur, grâce notamment au grand nombre des expériences accumulées, que ce soit sur le plan de l'écriture, de la pratique ou de la théorisation.


Interview réalisée par :
Mohamed Attalhaoui

Interlocuteur :
Annafs Azzakia Ibn Sbih
Acteur de théâtre
Tanger – Maroc
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Re: Interview avec Annafs azzakia Ibn sbih
Posté par omar254476 le 23/11/2005 01:34:16
encore + que le théâtre marocain sera en avant
mes salutations notre grand acteur laertes..
Re: Interview avec Annafs azzakia Ibn sbih
Posté par omar254476 le 23/11/2005 01:31:01
c'es bien...
Re: Interview avec Annafs azzakia Ibn sbih
Posté par jacquesv le 15/11/2005 00:17:59
sympathique!
Re: Interview avec Annafs azzakia Ibn sbih
Posté par nafssou le 14/11/2005 23:52:30
merci ...les amis
Re: Interview avec Annafs azzakia Ibn sbih
Posté par âme solitaire le 12/07/2005 13:09:59
Le sujet m'intéresse peu je l'avoue, mais l'interview est très bien réalisé et au final, c'est un sujet dont en entend peu parler et c'est bien qu'il soit évoqué sur fj.
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Publié le 12 juillet 2005
Modifié le 24 juin 2005
Lu 3 622 fois

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