Non connecté. Connectez-vous ou devenez membre (gratuit).Recherche rapide :     

La révolte des galoches

Un article qui sent bon l'encre violette et les pupitres d'autrefois, une histoire qui sent aussi la guerre, et les étoiles jaunes en tissus cachés sous les blouses.


_"Vos galoches, bon sang de bois !
Nous rions tout bas. C'était le jour de la rentrée, et déjà cette phrase mythique retentissait à nos oreilles. Nous en riions, aujourd'hui, mais nous savions que dans quelques semaines, cette phrase aurait revêtu l'aspect sadique d'autrefois, autrefois, elle paraissait loin, l'année dernière.

Nous montions le grand escalier, en rang parfait.
_ "Je ne veux pas voir une tête qui dépasse, tout ce qui dépasse...
_Trépasse !" Me chuchota André.
Nous riions bien, mais nous savions aussi que si nous faisions trop de bruit, Galoche, comme nous l'appelions, de par le fait, serait bien capable de nous refaire descendre l'escalier pour le remonter en silence, il l'avait déjà fait.
Cela ne nous empêchait pas pour autant de taper des pieds bien fort, comme à notre habitude, c'était notre petite révolte à nous, les révoltés de la cour de récré.

Le maître ouvrit la classe. Quelle odeur ! L'odeur des tables et du parquet cirés à la cire d'abeille. Cirées par qui ? Par Madame Picard, celle là même qui nous poursuivrait dès demain en couinant :
_ "Et allez-y donc, traînez bien des pieds ! Et qui est ce qui va encore frotter pour enlever les traces ? Je vous le demande ?
Et une petite voix, parmi le troupeau des élèves ricanant, ne pourrait s'empêcher de répondre, assez haut pour être entendu, pas assez pour être localisé :
_ "C'est pipi, c'est caca, c'est Picard !"
Je sais, c'est puéril, mais comment aurions nous pu oublier cette blague que nous traînions depuis le primaire ?

Tandis que nous nous installions, dans le bruit assommant des chaises traînées plus qu'il ne le faut.
Le maître commença son habituelle litanie. Je pouvait apercevoir, depuis le dernier rang où je m'étais évidemment placé, que Boulard, entre nous surnommé le boulet, fils du senseur, récitait à voix basse en même temps que le maître :
_ "Et j'espère que cette année vous sera grandement profitable, pensez à l'examen final qui, patati patata..."
C'était sa prière à lui. Il la récitait avec ferveur depuis le cours préparatoire.

_ "Hé, Jules ! Psst ! Jules... Ho ! Gérard ! Regarde moi ça !
C'était Quentin, mon voisin de table, qui parlait. Lorsqu'on ne lui répondait pas au bout de deux fois, il appelait tout le monde Gérard, et ça marchait ! Il me montra, au creux de sa main une boîte d'allumette, le sourire coquin, s'étendant d'une oreille jusqu'à l'autre.
_Et alors quoi ? Tu veux mettre le feu au collège ?
Toujours souriant, et après avoir vérifié du coin de l'œil, que Galoche, le maître, se perdait toujours dans son péplum disciplinaire, il ouvrit doucement la boîte, et là j'entendis chanter des grillons !
_Des grillons ? D'où tu sors ça, toi ?
_De vacances, tiens, un souvenir, un cadeau pour Galoche.
Je ris intérieurement, nos yeux brillaient comme des étoiles, comme des astres, des galaxies de bêtises.
Il y avait là deux énormes grillons frétillants, ne demandant qu'à visiter la classe. Allions-nous les priver de ce plaisir ?

Alors que Galoche se retournais pour saisir une craie, Quentin ouvrit tout à fait la boîte, d'où les grillons, hystériques de leur liberté retrouvée, s'échappèrent à toute vitesse.
Ca me fit penser à quelque chose que j'avais vu au cinéma pendant les vacances, avant le film, il y avait les publicités, puis des images d'Amérique, ça s'appelait du rodéo, on lâchait des chevaux à moitié fous, qui ne tenaient pas en place, et les Cow_boys devaient rester dessus le plus longtemps possible ! Lorsque les hommes ouvraient la porte aux chevaux, ils s'en échappaient avec une vitesse ! Tout comme venaient de faire les grillons.

D'abord, ce fût le rang devant nous qui se retournait, les élèves faisaient la girouette, dans tous les sens, pour trouver d'où venait le bruit, les grillons chantaient dans la classe, en sautant dans tous les sens sans aucun but précis. puis, lorsque les élèves comprenaient, à nos figures, que nous étions responsables de cet incartade, ils faisaient semblant de rien, puis se retournaient pour observer les réactions du rang devant eux, et ainsi de suite.

Comme la Holà du stade de foot, les dimanches après midi, se répandait rapidement du premier jusqu'au dernier supporter, la pagaille ne tarda pas à se répandre jusqu'à Galoche, qui, occupé qu'il était à noter notre futur programme au tableau, ne s'était rendu compte de rien.
Tout à coup, quelque chose d'absolument génial se produisit.
Le plus gros des deux grillons arriva devant le bureau de Galoche, et hop ! Il sauta dessus, en plein sur le cahier d'appel.
Nous regardions tous Galoche, comme s'il était une bombe prête à exploser. Mais celui-ci, serein, approcha lentement de son bureau, saisit l'animal dans son poing fermé, délicatement, puis, sous nos yeux ébahit, se dirigea vers la fenêtre, l'ouvrit, et libérant l'animal.
C'est alors que le deuxième, hardi, sauta à son tour sur le bureau de Galoche, alors que celui-ci retournait au tableau, le maître le saisit de la même manière, puis le libéra, pour qu'il aille rejoindre son frère.
Nous suivions tous ces gestes avec une attention que Galoche n'obtiendrait jamais lors de ses cours.
_ "Et bien, lança t-il à la classe entière, médusée, en voilà deux qui aurait bien aimé prendre ma place !
Nous éclations de rire.
_Je disais donc..."
Et la rengaine repartit, notre jeu aurait été de courte durée

Dans la cour, cette histoire ne tarda pas à faire sensation. Mais notre gloire fut de courte durée, nous apprîmes qu'en quatrième A2. Un élève nommé Pochard, Gilles Pochard, un nouveau, en plus, quel culot, avait balancé une boule puante en plein sur le dos de Hussard, "le hussard noir de la république", professeur de mathématiques.
L'élève avait bien sûr été envoyé en permanence, la "colle" de l'époque, et avait récolté une retenue pour tout le jeudi suivant.

_ "Il gâche, tout, ce nouveau ! On aurait pu gagner cette première partie, me dit Quentin.
_Quand même, dit André, mon meilleur ami, il a bien du culot, celui-là, il débarque dans le collège et déjà, dès le premier jour, il joue les trublions et se fait coller tout un jeudi !
_C'est vrai, je ne sais pas comment vont le prendre ceux de sa classe.
_Y'a pas trente six solutions, soit il passe pour un héros, et tout le monde l'adule, jusqu'à ce qu'un autre fasse, mieux, soit ils lui en veulent de se faire mousser dès le premier jour, et là il est grillé au moins pour un trimestre."

C'est comme ça que les choses se passait dans mon collège.
Dès le premier jour de classe, c'était à celui qui ferait la plus grosse ânerie, les meilleurs étant bien sûr ceux qui la faisait sans se faire prendre, ce qui, ma foi était bien rare.

Mais revenons à Galoche.
Galoche était un des plus anciens professeurs du Collège, et pour cause, mon grand frère Lucien l'avait déjà eu lorsqu'il était lui même au collège, et cela datait de plus de six ans, mon frère aillant quitté le collège l'année où la guerre se terminait.
C'était d'ailleurs un camarade de la classe de mon frère qui avait surnommé ce professeur "Galoche", à cause de :
_ "Vos galoches, bon sang de bois !"

Une fois, Galoche les avait même fait tous descendre, toute sa classe, plus une classe de petits de sixième qui se trouvaient malheureusement derrière eux, et les avait fait remonter dans le silence le plus total, quatre fois de suite. Jusqu'à ce que, vraiment sur le bout des orteils, chaque élève s'appuyait consciencieusement sur les marches, avec la plus grande douceur, pour qu'elles ne grincent pas.

C'est de ce jour là que datait le surnom, depuis que cette classe ne faisait plus partie du collège, le surnom avait été totalement oublié, puis j'étais à mon tour arrivé au collège, et Lucien m'avait fait part de cette aventure, j'avais choisi de réintroduire ce magnifique surnom, qui me semblait tout à fait approprié.

Ce soir là, je faisais mes devoirs dès mon retour de la maison, plus pour en être débarrassé que par souci de mes études, et j'allais m étendre avec passion dans le jardin, sur la chaise longue de ma mère, la neuve, profitant des derniers beaux jours.
A six heures, Lucien rentra de son travail. Il était en apprentissage chez un restaurateur d'art.
Au début, je n'avais pas bien comprit ce que la restauration et l'art venaient faire ensemble, puis j'avais cherché dans le dictionnaire, et j'avais compris qu'il se s'agissait en rien de nourriture, la restauration d'art, cela voulait dire, réparer des vieilles choses artistiques abîmées par le temps, ou pas les enfants.
Remarquez au passage, il y a des plats si succulents, si beau, et si bons, que personnellement, je n'hésiterais pas à les qualifier d'artistiques.

_ "Alors, cette première journée ?
_Impeccable ! Je regardais autour de moi, pour voir si l'un de mes parents ne laissait pas traîner une oreille.
Quentin a lâché deux énormes grillons, et tu ne sais pas ce qu'ils ont fait ?
_Raconte !
Lucien s'agenouilla près de moi, avide de mes histoires burlesques.
_Ils ont tous les deux sautés sur le bureau de Galoche !
_Non ! Et qu'est ce qu'il a fait ? Il ne les a pas tués, quand même ?
_Ha ça non, il les a libérés par la fenêtre.
Mon frère me parût soudain nostalgique. Il regarda droit devant lui, puis me dit.
_ Il les a libérés... Galoche, j'aimerais bien voir la tête qu'il a maintenant, je suis sûr qu'il n'a pas changé d'un poil !
_J'en sais rien, je le connais pas depuis dix ans, moi.
_C'est sûr, enfin bon, me fit il en se relevant ; profite bien, petit frère !
_Je vais me gêner !"

Il y avait quelque chose d'étrange, dans le comportement de mon frère. J'avais toujours cru qu'une fois le collège finit, c'était la liberté, le plaisir de choisir un métier agréable, et le plaisir, surtout, de se lever le matin avec autre pensée en tête, que cours, leçons, récitations, punitions.
Mais Lucien semblait, au contraire, regretter amèrement cette époque, pourtant, je m'étais laissé dire qu'il n'avait pas été un très bon élève, souvent collé, nous lui devions quelques histoire fabuleuses, récit des âneries qu'il avait pu faire durant sa scolarité, et qui étaient restés dans les mémoires. Nombre de mes camarades m'enviaient mon frère.

Pour ma part, même si j'étais pressé d'en finir, je dois dire que j'aimais aller en cours. Non pas pour les cours eux mêmes, je n'étais pas très studieux, mais pour tout ce qui les entourait.
Les discutions avec mes amis, qui pouvaient parler de tout et de n'importe quoi, n'importe où, n'importe comment.
Les surnoms qu'on donnait à nos professeurs, qui, pardonnez moi, les méritais bien, nos bêtises, nos fous rires, existait il, dans le monde des adultes, de pareils instants ? A voir mon frère, j'en doutais.

Ce n'étais pas quelqu'un de malheureux, loin, s'en fallait, mais lorsque je lui contais mes épiques aventures, ses yeux brillaient de telle manière, que je me disais qu'il ne s'amusait plus comme il le faisait au collège.

Je ne savais pas encore que ce qu'il regrettait le plus, ce n'étais, évidemment, pas les cours, mais ce professeur que nous surnommions galoches.
Il ne le disait pas, mais j'aurais dû m'en douter. Sinon pourquoi aurait il été nostalgique, à la simple évocation de son nom ? Pourquoi m'aurait il tant parlé de lui, de ce surnom qu'il lui avait trouvé ? Mais il ne m'avait pas tout dit, il ne le ferait que quelque jour plus tard, et alors, ma vision du collège et de ce professeur allait en être profondément bouleversée.

Ce jour là, un mercredi, nous étions en classe, avec Galoche, qui nous racontais les exploits de Jules César, triomphant de je ne sais plus quelle bataille, et qui se dirigeait vers je ne sais plus où, cela ne m'intéressait pas.
Je faisais une partie de carte avec André, qui venait de perdre trois fois de suite, mais qui s'acharnait toujours.
Tout à coup, nous fûmes tirés de notre jeu par un :
_ "Gichet, qu'est ce que je viens de dire ? Tonitruant.
_Gichet, André, se leva, croisa les bras, comme nous devions le faire lorsque nous avions à répondre, et dit :
_Gichet, qu'est ce que je viens de dire ?
Hilarité totale de la classe.
_Pardon ? demanda Galoche.
_Mais c'est ce que vous venez juste de dire, monsieur : Gichet, qu'est ce que je viens de dire ?
_Oui, mais, mais avant ? Balbutia Galoche.
_Avant ? Je ne sais pas, monsieur.
_Vous avez au moins l'honnêteté de l'admettre, allez donc y réfléchir au piquet."

Et André abandonna ses cartes pour le fond de la classe, le nez collé au mur, je le devinais riant tout seul de la bêtise qu'il venait de dire, et qui nous avait sauvé, pour quelques secondes, de la morosité du cours.

Ce soir là, je courais comme un dératé sur le chemin du retour. Il y avait autour de moi, des magasins qui n'avaient pas encore été restaurés, depuis la fin de la guerre, six ans plus tôt.
C'était comme si les gens faisaient exprès de laisser certaines choses dans cet état, comme s'ils voulaient se souvenir le plus longtemps possible de ce qui était arrivé.
Pour ma part, je n'avais rien connu de la guerre, ou du moins, je ne m'en souvenais pas, étant né quelques années avant sa fin.
Il s'en était fallu de peu pour qu'une bombe ne dévaste aussi le Collège, et le primaire, par la même occasion, ce qui aurait octroyé à mon frère, ainsi qu'à ses camarades, quelques semaines de vacances. Après avoir gobé une tartine de confiture de groseille en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, je me ruais dans le jardin, où mon frère était déjà, fumant une gauloise, accoudé à notre table de jardin en bois.

_ "Lucien ! J'en ai une bien bonne, à te raconter ! Lui lançais-je.
_Dis toujours, asticot.
Et je lui contais de quelle manière André avait pris Galoche à son propre piège, et pourquoi il avait passé une heure debout, à sentir l'odeur de moisi de la carte de France.
Mais pendant que je racontais, Lucien ne riait pas. Ou alors il le cachait très bien, car je ne m'en rendis pas compte. Il se contentait de m'écouter, en observant un arbre derrière moi. Et quand j'avais fini de raconter, cela me sembla beaucoup moins drôle, puisque mon frère, le célèbre clown de service, ne riait pas.
Je tentais de le faire réagir par un :
_"Selon moi, Galoche est une andouille.
Et ça le fit réagir, mais pas comme je le croyais
_Tu te trompes !
Il avait presque crié. Pourquoi défendait il un professeur a qui, quelques années auparavant il en avait fait voir de toutes les couleurs ? Je le regardais, bouche bée.
_Pourquoi ? C'est juste un professeur, ne t'emballe pas.
_Tu te trompes, ce n'est pas une andouille, et ce n'est pas juste un professeur.
_Mais qu'est ce qui te prends ? Ce n'est pas toi, qui as joué tous les mauvais tours possibles et imaginables, quand tu étais dans sa classe ?
Les punaises sur sa chaise ? Les caricatures de lui, sur le trône des toilettes ? Les...
_Tais toi ! Tout ce que tu sais de mes histoires, c'est ce que d'autres mioches se sont entendus dire par leur grand frère, tu ne sais rien !
Je reculais, c'était bien la première fois que Lucien s'énervait sur moi, j'en pleurais presque, et j'allais m'enfuir dans ma chambre, lorsqu'il me rappela.
_Jules, reviens.
Je ne bougeais pas.
_Excuse moi, reviens, je vais tout t'expliquer."
J'allais m'asseoir à pas lents sur le banc, près de lui, mais je ne le regardais pas, pour qu'il voie bien que je lui en voulais. Et il raconta.


J'éspère que cela vous à plu, non, ce n'est pas fini, mais c'est bien trop long pour être publié en une seule fois !
alors, une courte page de pub, et on se retrouve avec la deuxième partie.

Le serveur mySQL "master" est injoignable, aucune mise à jour, insertion ou suppression ne peut se faire.
. Voir tous les commentaires et/ou en poster un (5)
Re: La révolte des galoches
Posté par elodelu le 20/08/2004 07:56:54
Merci à tous, suite et fin cette nuit à minuit!
Re: La révolte des galoches
Posté par lhucy7 le 20/08/2004 07:56:54
Comme d'habitude je prend énormément de plaisir à lire tes petites nouvelles, soit ça me fait marrer, soit ça me fait pleurer enfin tes histoires sont tout simplement GENIALES !!! Et c'est tout à fait normal que chaque semaine au moins un de tes articles soit publiés.
Félicitations, je n'aimais pas beaucoup lire parcke jtrouvais que c'était chiant mais tes textes sont tellement super que j'adore les lire. Biz et continue surtout. lulu
Re: La révolte des galoches
Posté par la vie est belle le 20/08/2004 07:56:54
oui exactement comme a la télé, la pub toujours au meilleur moment, vivement la suite!!!!!
Re: La révolte des galoches
Posté par miss_relie le 20/08/2004 07:56:54
sincérement ton histoire donne vraiment envie d'etre lu et j'ai hate de connaitre la suite!!!!
depeche twaaaaa!!!!! :))))
Re: La révolte des galoches
Posté par lili dove le 20/08/2004 07:56:54
héééééééé!! c'est vraiment génial!!c'est pour quand la suite?!!et en plus, t'as coupé au bon moment! bref, BRAVO!!!
. Voir tous les commentaires et/ou en poster un (5)
L'auteur : Elodie Alias elodelu
34 ans, Nantes (France).
Publié le 10 avril 2004
Modifié le 10 avril 2004
Lu 1 491 fois

. Cet article est un plagiat?
. Imprimable (pdf/html)
Recevoir la lettre d'information :
Connectés :
    0 membres et 56 visiteurs

Blog de France-jeunes, ...OlDesign    CNIL: 752143.     |]  ▲