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Révélations

Nouvelle étape dans la longue histoire du cinéma américain et de la presse, "Révélations", de Michael Mann. Ou comment les efforts conjugués d'un chercheur et d'un producteur de télévision ont fait plier les géants du tabac aux Etats-Unis.


Encore un film sur le journalisme, dira-t-on. En soupirant sur le titre français, "Révélations", présage d'une de ces superproductions "à sensation" qui accouchent généralement d'une souris. Préférons-lui le titre original, "The Insider", "L'informateur", titre moins tapageur et plus fidèle. Car le sujet du dernier film de Michael Mann, pour le coup révélateur, est bien là : un éminent chercheur, Jeff Wigand, en possession d'informations capitales sur la manipulation industrielle de la nicotine, mais qui ne peut parler. Son ancienne firme, B & W, un grand du tabac, lui cloue le bec avec une clause de confidentialité que Wigand a dû signer, contraint et forcé, après avoir été licencié. S'il parle, plus d'indemnités ni de couverture sociale pour sa famille. Quelqu'un, toutefois, lui propose de s'adresser à la nation. Cet homme, c'est Bergman, producer de "60 minutes", l'émission la plus regardée de CBS News, qui lui promet, grâce à une équipe d'avocats et une garde rapprochée, de le protéger contre B & W. Wigand hésite entre sa responsabilité de père et son devoir de scientifique. Finalement, il enregistre, devant les caméras de "60 minutes", une interview choc. Il y révèle l'injection dans les cigarettes de substances chimiques engendrant la dépendance ; injection autorisée (préconisée ?) par les présidents des sept géants du tabac, qui, pourtant, devant le Congrès en avaient nié l'existence. Emotion sur le plateau. Mike Wallace, le présentateur, demande à Wigand de confirmer. Allers-retours entre Wigand et Bergman, posté derrière le moniteur. Wigand répète, soulagé, épuisé.
Mais une interview préenregistrée est-elle pour autant diffusée ? Ici, le sujet rebondit, s'élargit. Il ne s'agit plus seulement de liberté d'opinion, mais de liberté de la presse. B & W menace CBS News d'un procès si l'interview passe à l'antenne. Or CBS, la "compagnie mère" de CBS News, est sur le point d'être rachetée ; un tel procès compromettrait ce rachat, qui profite à certains dirigeants de CBS News. Ce sont eux justement qui décrètent le blocus de l'interview. Et provoquent la révolte de Bergman. De fait, "Révélations" est aussi l'histoire d'une promesse tenue par un journaliste qui mériterait une place dans le panthéon cinématographique de la presse américaine.
Petit retour en arrière sur le cinéma américain et la presse. Dans les années 30, une première période rose, héroïque : les scénaristes sont souvent des journalistes au chômage et leur volubilité naturelle fait merveille pour lancer le parlant, comme le prouve le déjà très agité "The Front Page" (1931), de Lewis Milestone. Entre sa machine à écrire et sa fiancée qui le supplie d'arrêter ce métier de fou pour l'épouser, Johnson, grand reporter, choisit la première, fasciné par la frénésie de l'actualité et des rotatives. Le journaliste a souvent droit au beau rôle, joyeux, spirituel chez Cukor ("Indiscrétions"), ou même héros chez Hitchcock, qui en 1940, dans "Correspondant 17", le promeut au rang d'espion valeureux, au service de la lutte antinazie.


Tout change en 1941 avec "Citizen Kane". On le sait, dans ce film en forme d'investigation journalistique Orson Welles dénonce les pratiques antidémocratiques et la folie tyrannique du plus grand magnat de la presse d'alors, Randolph Hearst, modèle transparent du personnage de Kane.commence alors une longue traversée du désert. Plus de pitié pour les journalistes et leurs dérapages : le cinéma stigmatise ces chacals assoiffés de scoops et prêts à tout pour les obtenir. Billy Wilder, dans "Le gouffre aux chimères" (1951), tire le premier avec son Charles Tatum (Kirk Douglas) qui, pour garder l'exclusivité sur un Indien bloqué au fond d'une galerie, va jusqu'à provoquer la mort de celui-ci. C'est ensuite Fritz Lang, dans "La cinquième victime" (1955), où Dana Andrews utilise sa fiancée comme appât pour coincer le meurtrier dont l'arrestation lui vaudrait la direction de son journal. Journalisme rime avec immoralisme et le journaliste devient la figure privilégiée du vice.
Le salut viendra de l'affaire du Watergate. Pakula sera le cinéaste de cet âge d'or, avec, dès 1974, "The Parallax View", où deux journalistes paient de leur vie une enquête politique. Morts symboliques, synonymes de rachat, à l'heure où dans le Washington Post Woodward et Bernstein font toute la vérité sur les agissements de Nixon, qu'ils poussent à la démission. Un hommage aussi vibrant que précis leur sera rendu par Alan Pakula dans "Les hommes du président" (1976), hymne au journalisme d'investigation, besogneux mais efficace, qui devient le garde-fou de la démocratie. On parle, pour la presse, de quatrième pouvoir, mais, au cinéma, cela devient les pleins pouvoirs. Dans "Le syndrome chinois" (1979), de James Bridges, un incident se déclenche dans une centrale nucléaire alors qu'une équipe de tournage y réalise un reportage : coïncidence révélatrice, la presse se voit désormais conférer des dons quasi magiques pour dénicher les scandales.
L'embellie est de courte durée : en 1981 et 1982 se succèdent en rafales quelques films qui refroidissent les enthousiasmes. Dans "Absence of Malice", de Sydney Pollack, une jeune journaliste, sans vérifier ses sources, salit l'existence d'un honnête homme, avant de comprendre, mais trop tard, qu'elle a été manipulée. Pollack dénonce les dérapages possibles du nouveau culte de la vérité. A l'étranger aussi se réinstaure la méfiance : les reporters du "Faussaire" (sur la guerre du Liban), de Volker Schlöndorff, et de "L'année de tous les dangers" (sur les événements d'Indonésie de 1965), de Peter Weir, sont des êtres fragiles, faillibles, qui promènent des crises existentielles dangereuses pour leur code de déontologie.
Depuis 1982, peu de films mémorables. Il eût pourtant été surprenant qu'une décennie 90 marquée par l'Irangate et l'affaire Lewinsky n'élargisse pas la glorieuse famille décrite ci-dessus. Mais où situer "Révélations" ? Sans nul doute y retrouve-t-on la précision documentaire de Pakula ou de Pollack. Précision quand il s'agit de décrire la préparation de l'émission "60 minutes". Mais surtout dans la reconstitution, point par point et sur les lieux mêmes où elle se déroula, de l'affaire du tabac, devenue aussi l'affaire CBS. Affaires bien réelles, à un point tel qu'en 1994 elles coûtèrent 256 milliards de dollars aux sept géants du tabac (voir page 124).
On saura gré aussi à Michael Mann d'un bilan pondéré à l'égard de la presse. Du côté des vendus, la toute-puissante conseillère juridique de CBS, stalinienne libérale en jupons, qui, pour entraver l'interview de Wigand, brandit, sous le nez d'un Bergman sidéré, le concept d'"interférence dommageable", avec cette phrase parfaite : "Plus la vérité est d'importance, plus le préjudice pour CBS News risque d'être grand." Du côté des chevaliers, Bergman, qui repasse le brûlot à une presse écrite assez fiable pour forcer CBS News à faire son travail. Plus qu'un nouveau Woodward ou Bernstein, champions toutes catégories dans la recherche de la vérité, Bergman est l'homme d'une seule parole, donnée à Wigand, simple citoyen. Ce qui nous vaut un duo fameux entre Wigand (étonnant Russell Crowe, mal à l'aise, ombrageux, transpirant) et Bergman (Al Pacino, remarquablement sobre, intransigeant dans son jeu comme dans son rôle). Mais duo sans complaisance, car Wigand, sceptique quant à l'efficacité des médias, craint aussi de n'être qu'un jouet pour Bergman, envoyé à la casse aussitôt son information enregistrée. Traqué, dépossédé de toute vie privée, il vire vers une paranoïa par laquelle Mann nous enchaîne, caméra à l'épaule, à ses basques, tandis que la musique, psychédélique, enfonce le clou et que l'image ose parfois une féerie noire. Pendant ce temps, Bergman se bat pour Wigand et contre CBS, sa propre maison. Contre B & W aussi, qui fouille dans le passé de Wigand pour le salir et discréditer par voie de presse ses déclarations.
Grâce à ce duo magistral, "Révélations", s'il exorcise quelques vieux démons antidémocratiques de l'Amérique, nous rappelle aussi une leçon politique fondamentale : les libertés ne survivent qu'avec des hommes de parole. Pendant ce temps, en France, le public attend toujours ses cinéastes de l'affaire des écoutes ou du sang contaminé.


Pour infos :
Affaires du tabac : En avril 1994, les PDG des sept "géants" du tabac déclarent devant le Congrès que la nicotine ne crée pas de dépendance. Un chercheur, Wigand, combat cette assertion en démontrant que les fabricants de cigarettes recourent à des substances chimiques telles que l'ammoniaque, qui augmente l'impact de la nicotine sur le cerveau et le système nerveux, la coumarine, qui accélère l'absorption de la nicotine dans le sang, et le glycérol, substance cancérogène. Il affirme aussi que les dirigeants de sa firme, B & W, étaient parfaitement au courant de ces pratiques. Wigand sera un des principaux informateurs à se présenter devant la justice lorsque celle-ci ordonnera une enquête. L'Etat de Louisiane, bientôt suivi par les 49 autres Etats, intente alors un procès contre les sept géants du tabac. Wigand y intervient comme témoin clé. Résultat : les sept géants, pour dédommager les victimes médicales de leurs cigarettes, ont dû verser la coquette somme de 256 milliards de dollars.
Concernant le realisateur : Né en 1943 à Chicago, Michael Mann a travaillé sur plusieurs séries célèbres de la télévision américaine : on lui doit les premiers épisodes de "Starsky et Hutch", de "Police Story", et il fut longtemps le producteur de "Deux flics à Miami". Passé au cinéma en 1978, il s'est signalé par le soin quasi documentaire de ses reconstitutions de certains milieux, qu'il s'agisse des quartiers de haute sécurité ("Comme un homme libre") ou du travail des as du cambriolage ("Le solitaire", 1981, avec James Caan). Puis il signe deux des plus importants films noirs de ces quinze dernières années : "Le sixième sens" (1986), portrait d'un serial killer, et surtout "Heat" (1995), son précédent film, qui réunissait Al Pacino, Robert De Niro et Val Kilmer.
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Re: Révélations
Posté par opus magis le 20/08/2004 07:50:20
Excellent article de fond sur le cinéma et la presse! "The Insider" est par ailleurs un excellent film qui prend aux tripes et à la gorge tout en faisant réfléchir sur le pouvoir des grands trusts -et par extension des géants du lobbying made in U.S.A.- et la mise en cage de la presse.
Et que dire des deux acteurs principaux, fabuleux tout simplement.
Et puis pour une fois que le personnage principal est un scientifique.
Plus sérieusement il s'agit d'un film universel et un poignant hymne au courage et à la vérité, qui a brillamment réussi à m'arracher "quelques" larmes, mais chuut faut pas le dire trop fort hé hé.
Chapeau bas pour ton article, sincèrement.
Re: Révélations
Posté par lysou38 le 20/08/2004 07:50:20
j'ai vu " Révélations sur Canal + ", et c'est un excellent film, qui nous tient en haleine tout le long.
Russell Crowe est excellent dans le rôle du scientifique tourmenté.
sans parler de Al pacino.
Encore une fois, ce film est excellent, je vous le conseille à toutes et à tous ! ! !
Bon film !
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Publié le 23 février 2003
Modifié le 23 février 2003
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