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Suicide-moi

"Il pleure sur mon coeur comme il pleut sur la ville." (Verlaine)


Mourir est un but excellent : on est certain d'y arriver un jour. Mourir, c'est beau comme un coucher de soleil, étrange comme un songe d'adolescent, romantique comme un poème de Baudelaire. Bref, mourir, c'est bien.

Voilà ce que l'on peut se dire à six heures du soir dans un petit square du Quartier Latin, un jour de pluie. Le soleil ne s'était pas encore couché, mais il se voilait depuis des heures derrière les nuages parisiens. Car le soleil, on ne le sait pas assez, est un grand timide qui saisit la première occasion pour disparaître et qui avait, en ce premier jour de septembre, une folle envie d'être invisible. Et si, lorsque ce caprice s'empare de n'importe lequel d'entre nous, il s'avère difficile de le réaliser, ce n'était qu'une broutille pour l'astre du jour qui, donc, attrappa le premier nuage à disposition, et on ne le vit plus de la soirée.

L'avantage des jours de pluie, et surtout des soirs de pluie, c'est qu'il n'y a pas de gosses dans les parcs. Leurs mères les cloîtrent chez eux, leur donnent le goûter ou les emmènent à une exposition sur les sardines mais, Dieu merci, elles ne viennent pas coloniser les bancs publics en bavardant tandis que les mômes jouent, font du tourniquet et envahissent le tobogan à grands cris. Et si on a déjà parlé de l'usage des bancs publics, si chers aux amoureux qui se bécotent dessus en se foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes et... Bref, je m'égare.

Si on a, donc, déjà parlé de l'usage des bancs publics, on a par trop négligé celui des jeux d'enfants. Lorsqu'ils dégoulinent, ces tobogans, ces tourniquets, ces balançoires, ils ont parfois le charme d'un cimetière abandonné. Et s'y asseoir, en pleurant, c'est goûter un peu aux éternités mélancoliques des poètes du XIXe siècle. Mais Alice, cette pleureuse néophyte, s'en rendait à peine compte en laissant ruisseler ses yeux sur le tourniquet rouge et orange, passé, usé, aux couleurs effacées, taguées, marqué par tous les signes irrésistibles de l'âge. La tête enfouie dans ses mains, la jeune fille ressemblait à une statue antique ou, plutôt, à une poupée de porcelaine au délicieux parfum de désuétude.

C'est ce qui frappa Clara lorsqu'elle entra dans le square en sautant la barrière (car utiliser un portail était décidément trop conformiste) : cette fille-là ressemblait à une poupée. Lorsqu'elle releva la tête pour respirer à travers ses larmes, elle révéla un visage harmonieux mais banal. Non, son étrangeté était ailleurs, son charme était cette fragilité, cette pâleur, et ces lourds cheveux d'un brun commun dont les boucles, accentuées par l'eau, formaient des anglaises autour de son visage ravagé. Clara, appuyée sur le grillage à quelques mètres de là, décida qu'elle aimait bien cette demoiselle. Elle s'approcha du tourniquet et s'assit à coté d'Alice, légère comme une illusion.

- C'est beau, hein ?

La poupée leva son regard rougi sur l'intruse qui lui parlait. Qui c'était, celle-là ? Elle avait une drôle d'allure... Des cheveux courts et désordonnés, vaguement roux, vraisemblablement teints, pas du orange carotte habituel mais un peu plus auburn... Super, décida Alice qui avait besoin d'un repère solide. Oui, quelqu'un qui se baladait sous la pluie en mini tee-shirt noir et mitaines assorties ne pouvait être que super. Elle regarda. Beau, ce paysage dévasté par l'orage et la banalité ? Oui, à coup sûr, il y avait un petit coté sublime à cette désolation si quotidienne... L'autre insista.

- La pluie est la plus belle chose du monde... Et elle te va très bien.
- Mais oui. Et les larmes ça me va bien, aussi ?
- A merveille, répondit la punkette sans tenir compte de l'ironie.

Alice releva à nouveau la tête. Elle était tout de même un peu exaspérante, celle-là. Elle débarquait, comme-ça, dans son parc (à ce stade du trouble qui l'envahissait, Alice considérait que l'endroit où elle se trouvait lui appartenait), et venait déranger son chagrin... Pour qui se prenait-elle ? L'esprit embrouillé par les larmes de la petite brunette était de moins en moins clair : que quelqu'un s'intéresse à elle était tout à fait inhabituel. Et elle persistait, en plus.

- Pourquoi tu pleure ?
- Fiche-moi la paix !

Clara se contenta de ficher une main compatissante sur l'épaule de la pleureuse. Epuisée, ou réconfortée par ce geste inhabituel, Alice ne réagit pas.

- Andrea-m'avait-même-pas-prévenue-qu'il-partait-aux-Etats-Unis-il-me-quitte-comme-ça-du-jour-au-lendemain-et-moi-je-l'aime, bougonna-t-elle, moins pour Clara que pour elle-même.
- Bien. Je suppose que Andrea, c'était ton copain ? Les hommes sont tous nuls.

Elle lâcha cela sans considération aucune pour son propre petit-ami. A vrai dire, il n'est même pas sûr qu'elle se rappellait de son existence au moment où elle prit la demoiselle dans ses bras et la serra contre-elle pour la réconforter. En l'embrassant, Clara comprit qu'Alice deviendrait... Plutôt une amie.
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Re: Suicide-moi
Posté par the lord of the big hell le 12/08/2007 01:38:38
Tu as beaucoup de style :) Continue comme ça
Re: Suicide-moi
Posté par berts le 08/06/2007 04:11:04
Rien à dire :-) quelle style!! j'aime
Re: Suicide-moi
Posté par lollia le 30/05/2007 17:58:26
Beau texte
:-)
Re: Suicide-moi
Posté par scindza le 30/05/2007 12:49:52
je ne peux que dire: bravo! ^^
j'aime beaucoup.
Re: Suicide-moi
Posté par petitepois le 27/05/2007 15:27:25
J'adore. :-)
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L'auteur : Ne se mettre à genoux Que pour cueillir une fleur
24 ans, Marseille (France).
Publié le 27 mai 2007
Modifié le 09 mai 2007
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