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Zell et le monde d'une âme

Un soir, elle écoute un groupe de rock dans un café. Le lendemain elle revient, comme le surlendemain d'ailleurs... Très vite, elle ne peut plus s'en passer. Très vite, elle sombre...


Nous parlions souvent ensemble, la nuit. Enfin, le soir. Nous étions une petite dizaine je crois, tous âgés d'environ vingt ans, entre le monde des enfants et celui des grands. Nous en avions tous peur, de ce monde dans lequel nous vivions je veux dire.
Mais quand Zell et sa guitare, Zell et son insouciance montaient sur scène, quand il balayait la salle du regard, quand le léger battement de tambour commençait à retentir, et puis la première guitare. Et ensuite le doux bruit de la guitare de Zell, le frottement de ses doigts contre les cordes, et doucement sans qu'on s'en aperçoive, le son de sa voix emplissait la salle. Son chant était envoûtant, tout le monde l'écoutait, plus personne ne faisait de bruit.
A la fin de la première chanson, Zell, ce fabuleux ensorceleur, saluait la foule debout, leur faisant une ovation, car nous en étions sur, ils seraient, un jour au sommet des hit-parade. Ses gestes étaient lents et précis, il jetait un regard au guitariste, hochait la tête et entamait une nouvelle mélodie.

Il en était de même depuis une éternité me semblait-il. Chaque soir ils commençaient par la même chanson, chaque soir ils avaient les mêmes gestes, et chaque soir le même public les écoutait. J'avais l'impression que cette journée se répétait indéfiniment. Même les journées se ressemblaient. Tous les jours, toutes les heures, je pensais au moment où Zell entamera sa chanson. Le jour, je revoyais le déroulement de la soirée, et le soir je la revivais. Et ceci depuis une éternité.
J'en avais marre, je voulais écouter autre chose, mais je n'y arrivais pas : quand j'essayais de mettre un CD, aussitôt Zell et sa voix m'emplissait, et je n'entendais même plus le CD que j'avais mis. Tous les jours, depuis une éternité.
J'aurais voulu ne plus rien entendre. Quelques fois, souvent même, j'avais parlé à des gens, et dès que ceux-ci prononçaient un mot d'une chanson de Zell, celle-ci commençait à résonner dans ma tête. Cela m'était insupportable. Cette musique qui m'avait tellement plu au début m'insupportait à présent. J'ai vite été très seule, les conversations me rendant folles. Je ne parlais à plus personne, sauf le soir, au café, avec la dizaine de personnes dont j'ai parlé au début. Oh oui nous avions peur du monde. Seuls Zell et son orchestre nous apaisaient. Enfin, le soir car la journée ils nous épouvantaient. Nous avions peur d'eux, mais nous ne pouvions nous empêcher de revenir tous les soirs dans ce café.
Sa voix résonnait si fort dans ma tête, tout le temps. Je n'en pouvais plus. Voilà pourquoi il y a maintenant un an, j'ai tout quitté. Vraiment tout. Je suis montée sur la falaise, au dessus de la mer, là où les vagues s'écrasent sans relâche. Un frisson parcourait mon corps. Le chant de Zell m'emplissait. Et je me suis laissée tomber dans cet abîme. Je n'avais même plus peur, Zell était en moi.
Voilà, maintenant je fais partie des gens qui n'ont plus de corps, qui ne sont que des âmes. Je ne peux pas dire que je vais mieux, non. Sa voix ne résonne plus dans ma tête. Plus aucune voix ne se fait entendre dans ma tête. J'essaie de me rappeler les mélodies de Zell, j'en avais besoin. Je voulais les fuir, je les ai oubliées. Je suis totalement seule à présent.
Etrangement, j'ai retrouvé pas mal de personnes qui avaient été dans la café toutes ces soirées. Même le batteur et son guitariste. Mais pas Zell.
Un jour, j'ai entendu une femme qui demandait à tout le monde s'ils n'avaient pas vu son fils qui avait fait parti du suicide collectif du 22 juin 2002. N'était-ce pas le jour de ma mort aussi ?
Tout s'embrouillait dans ma tête. C'est pourquoi je demandai à cette femme de me parler de ce suicide collectif. Elle m'apprit que ce 22 juin, vingt-deux personnes, toutes habitant la région de Quimper, toutes âgées d'une vingtaine d'années s'étaient suicidées, chacune de leur côté. On en avait beaucoup parlé en France. Son fils avait fait parti de ceux-là. Elle le cherchait.

Je réfléchis : vingt-deux personnes s'étaient données la mort ce matin-là. Il y avait les neuf assis à ma table. Je les avais tous croisés ici. Encore treize personnes. Sans moi, douze. J'avais aussi vu le couple qui tenait le café. Dix. Il y avait toujours un couple, assis prés de la sortie autrefois. Je les avais vu. Huit. Il y avait un homme toujours seul, appuyé contre le mur, proche de la scène, qui ne bougeait pas de tout le concert. Il était ici. Cela faisait sept. Un autre groupe, de trois filles delà même FAC que moi. Même ici elles ne se quittaient pas. Cela faisait quatre. En enlevant aussi le guitariste et le batteur, ainsi que leur ami qui tenait la caisse des entrées... Il ne restait qu'une personne, Zell. Je les vais tous vu dans ce monde d'âmes, sauf lui. Dans le café, nous étions donc vingt-deux, en comptant Zell. Le suicide collectif avait emmené vingt-deux personnes. Zell est ici. J'en suis sure. Je dois le retrouver, s'il se rappelle de ses chansons, il pourra me les rechanter. Peut-être alors retomberais-je dans la folie mais qu'importe, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour réentendre quelques phrases d'une de leurs chansons. Je me mis très vite en quête du beau Zell, devenu objet de mes fantasmes.

Je le trouvai vite : une grande foule l'entourait, il envoûtait avec sa voix des âmes bientôt mortes, enfin encore plus qu'elles ne le sont actuellement. Je bousculai tout le monde pour arriver tout devant, face à lui. Lui et sa voix. Son chant m'emplissait, je frissonnai. Zell me regarda. A la fin de sa chanson, alors que tout son public se taisait, il s'approcha de moi, me fit le même sourire qu'à la fin de chaque première chanson. Exactement. Il me dit : "tu es la vingt-deuxième". Visiblement, il avait fait le même calcul que moi. Il me dit aussi qu'il n'avait pu s'arrêter de chanter, jamais. Il croyait échapper à ces mélodies en se donnant la mort, mais elles étaient à un point encrées en lui, que même mort il les chantait toujours. Ses chansons le détruisait, il chantait en dormant, en mangeant, il était coupé du monde comme je l'avais été. Il savait qu'il nous faisait du mal en chantant, mais il ne pouvait s'en empêcher. C'était comme ci quelqu'un avait eu emprise sur sa vie. Il sanglotait en me disant ça, il tremblait, il était agité. A chacun de ses silences il fredonnait un de ses airs. Je crois qu'il ne s'en rendait même plus compte. La foule s'était dissipée.
Zell me faisait peur. Il tremblait, il pleurait, il chantait, son visage était crispé, ses yeux fermés. Il s'assit, ses jambes ne le supportaient même plus. Je m'assis contre lui, le berçai. Ses lèvres continuaient de chanter, et son chant me pénétrait. Je savais déjà que je n'aurais jamais du réentendre ces chants. Ils me faisaient du bien et du mal en même temps, avec la même force. Je pense qu'il en était de même pour Zell, et les vingt autres.
Je ne savais pas combien de temps s'est écoulé, car ici, le temps n'existe plus. Seuls les nouveaux arrivants peuvent nous dire en quel mois et en quelle année nous sommes. Mais les heures défilent à une allure qui nous est inconnue. Il n'y a ni jour, ni nuit, mais la lumière semble sortir des âmes elles-mêmes. Ces âmes ont une forme propre seulement quand ce sont des gens que nous avions croisé dans le monde des vivants. Sinon, ce sont de vagues silhouettes sans contours. Je ne peux dire lequel de ces deux mondes est le mieux. Je crois qu'aucun n'est bien. Surtout pour nous, les vingt-deux âmes mortes le même jour à cause du même chant envoûtant.
Les chansons qu'avaient écrites Zell avaient un pouvoir sur les gens tellement effrayants que Zell décida de ne plus chanter en public, devant des personnes non contaminées. Ce qui signifiait pour lui être totalement coupé du monde.
Nous nous détruisions à petit feu, nous allions de moins en moins bien, avions mal partout, et n'avions aucune solution à cela, n'ayant même plus la mort à nous donner. Il ne nous restait rien, nous étions complètement démunis. Nous étions à nouveau vingt-deux, ne côtoyant plus aucune autre âme. Zell chantait pour nous, ça lui faisait à lui aussi un peu de bien.
Mais le mal de ses chants avaient plus d'emprises que le bien et nous mourions une seconde fois, mais étant déjà morts, je ne savais jusqu'où cela irait. Personne ne parlait, et Zell chantait. Les quelques âmes qui essayaient de venir nous parler se faisaient très vite rembarrer. Pourtant, cela nous aurait fait du bien de parler à quelqu'un d'autre. Mais nous n'en avions pas la force. Nous commencions à regretter notre geste du 22 juin, nous n'avions à présent plus de solution. Cette musique avait un pouvoir presque surnaturel. Je détestais ce mot, mais quand même, vingt-deux personnes, un jour dans un café, écoutent une même musique, retournent malgré elles écouter tous les soirs Zell, le chanteur, lui aussi envoûté. Ne supportant plus ces chansons devenues maître de leur vie, chacune de leur côté, sans se concerter, se suicident le même jour, les vingt-deux personnes. Mortes, elles ont toujours le même besoin de cette musique. Comme une drogue, elle leur fait d'abord du bien puis les détruit totalement. Je ne m'étais encore jamais aperçue de cette flagrance. J'étais complètement déconcertée.
Y avait-il un autre monde encore, après celui-ci, un où l'on est vraiment mort, où l'on ne pense plus, où l'on est plus rien. Et c'était ce que je voulais être, Rien.
Toutes les âmes surent très vite que nous étions les fameux vingt-deux du suicide collectif du 22 juin ; certains, poussés par la curiosité voulurent nous poser des questions, mais la plupart nous ignorèrent, ou firent semblant de nous ignorer, car les Suicidés ne sont pas bon à fréquenter paraît-il. On nous jetait la pierre. Façon de parler, puisque aucun objet, relief, élément n'existait ici. C'était une sorte de néant.
Pourtant, un jour, alors que je marchais seule, la tête baissée, je reconnus sur le sol la scintillante du métal. Et même du métal de la lame d'un poignard. Comment cela se faisait-il ?
Les âmes entrent seules ici. Je pris le couteau et le ramena aux autres.
Tous observaient cette lame brillante, sans rien dire. Alors Samuel, qui était à la même table que moi au café, autrefois, demanda ce qu'on allait faire de ce couteau. Personne ne répondit. Mais nous pensions tous la même chose : un second suicide. Une âme pouvait-elle se tuer ? Que se passerait-il alors ?
Une des trois filles, Alice, posa cette question. Pourrions nous envisager un second suicide collectif. Zell répondit que nous n'étions que des âmes.
"- et alors ? nous souffrons. Je veux mourir.
-moi je refuse le suicide. Nous sommes déjà mort une fois, cela n'a pas suffit à nous débarrasser de ces maux. Les gens nous regardent comme des monstres. Nous devons nous libérer de ces mélodies. Je veux être libre. Mon père est ici, et je veux le retrouver, mais je ne peux pas. Je n'ose pas. Nous nous délivrerons de ces maux et nous serons libres, Zell avait dit ça d'une traite, car quand il eut fini, il se remit à se balancer, et à chanter.
-et comment se débarrasse-t-on de ces maux ? cria Alice.
Personne ne répondit, personne ne savait. Zell avait sûrement raison, mais il était impossible d'appliquer sa solution. Alors que le suicide, lui, paraît plus simple.
-je pense que nous devons rester ensemble. "dit Samuel, qui avait bien compris que deux clans se formaient.
Les sanglots de Zell reprirent, il ne supportait plus. Je le berçai encore, essayant de me rappeler une autre chanson, en vain. Nous nous endormîmes, mais, le lendemain -était-ce un lendemain ? -, quand nous nous sommes réveillés, Alice et ses deux amies, ainsi que le couple qui avait tenu le café, et le couple du fond de la salle, tous avaient disparu. Le poignard aussi. Je ne sais comment cela avait-il pu se passer. Comment ont-ils pu mourir une seconde fois ?
Les pleurs de Zell ne cessaient plus, ses chants non plus. Nous ne pouvions plus penser qu'à ces foutues chansons. Nos coeurs étaient dépourvus de tout autre sentiments.
Zell et moi étions devenus très proches. Nous n'avions plus besoin de parler pour nous comprendre, ce qui était mieux pour lui, car c'était un gros effort pour son esprit d'arrêter de chanter. Il ne chantait même plus vraiment, les si belles paroles de ces chansons devenaient un long murmure, sa voix était faible.
Un jour, c'est l'âme de Gabriel qui fit son entrée ici. Gabriel, ce fut mon premier grand amour, au lycée. Il avait eu un accident de voiture. Chez les vivants, nous étions en 2004. Deux ans seulement s'étaient écoulés. Il me semblait une éternité.
Je racontai tout à Gabriel, qui m'écoutait avec attention. Il avait l'air de comprendre. Nous étions redevenus amis, comme il y a bien longtemps. Mais il voulait être encore plus proche de nous, il voulait faire parti des vingt-deux, qui n'étaient plus que quinze d'ailleurs. Je lui expliquai alors que c'était un véritable supplice d'entendre ces chants tout le temps, et tout le mal produit par ces chansons. Cela il ne le comprenait pas. Je lui refusai la rencontre de Zell. Je n'avais même pas dit à Zell que Gabriel voulait nous rejoindre, et Zell, c'était un peu le chef des quinze. Gabriel me suppliait, je ne comprenais pas pourquoi. Nous nous voyions que très peu souvent, car j'avais toujours ce réel besoin de Zell. Ne comprenant plus Gabriel, je décidai de l'éviter quelques temps.
Samuel et Xavier, l'homme toujours seul dans le café, étaient devenus très proches. Je n'en suis pas sure, mais je crois qu'ils s'aimaient vraiment, comme un mari et sa femme. Car même ici, l'amour avait une petite place.
Je n'aurais jamais imaginé la mort comme ça, comme un monde d'âmes avec des sentiments, des peurs, des voix et même des apparences. C'était peut-être le Paradis. Mais en fait je ne crois pas, on ne peur pas souffrir à ce point au Paradis.
Zell allait un peu mieux. Il arrivait à ne pas chanter plusieurs minutes -étaient-ce des minutes ? - par jour -étaient-ce des jours ? - ce qui l'apaisait fortement. Nous nous reconstruisions tous lentement. J'aurais bien voulu savoir où étaient les sept qui étaient partis. Ils étaient peut-être ici.
Zell et moi dormions toujours ensemble. Nous ne dormions pas vraiment, car des âmes ne dorment pas, mais dans ces moments-là, les maux étaient moins présents.
Un jour Zell était parti se promener seul, et quand il revint, il me dit qu'il avait trouvé son père, mort quand Zell avait deux ans. Evidemment son père ne l'avait pas reconnu, mais Zell, lui, savait que c'était lui. Je n'avais jamais vu Zell aussi joyeux. Il se remit à chanter, le sourire aux lèvres.
Pour la première fois, nous étions un peu heureux, on sentait un peu de mal en nous peut-être.

Puis, doucement, je ne sais comment, nos deux âmes s'emmêlèrent, sa bouche était contre la mienne, nous ne faisions plus qu'un. C'était un bonheur absolu. La musique avait disparu de mon esprit, je ne pensais plus à rien. Je me sentais fondre. Nous nous étions libérés de nos maux.
Enfin, c'est ce que je croyais, car au bout d'une éternité de baisers, nos langues pouvaient s'emmêler, le chant revenait, plus assourdissant que jamais dans nos esprits. Nous avions de nouveau mal partout. Zell pleurait. Je n'osais même plus le toucher.
Il n'y avait donc aucun remède à nos maux. Les autres avaient, comme nous, recommencé à mourir. Nous n'allions plus voir nos amis, ou parents. Nous étions plus replié sur nous-même que jamais. Personne n'éssayait plus de nous parler. Nous n'étions rien. Rien.
Rien ne nous sauverait.
Un jour, à mon réveil, je vis les sept, ils étaient revenus. Ou plutôt jamais partis. Ils nous rejoignirent, et nous expliquèrent que le couteau les avait fait disparaître quelques temps, puis ils étaient revenus à l'entrée de ce monde d'âmes, un peu plus loin.

Il n'y avait plus d'espoir. Nous allions passer l'éternité ici, sans plus jamais mourir, mais en mourant à chaque instants. Tu parles d'un Paradis.

Zell était encore le plus mal en point de nous tous. Il se donnait la responsabilité de nos maux, ayant écrit ces chansons. Aucun de nous ne cherchait de responsable, mais Zell se sentait coupable. Et ce sentiment de culpabilité ne le quittait pas.
Nous n'avions aucun moyen de nous en sortir. Même la mort était contre nous d'une certaine façon.


Je m'endormis contre Zell. Et je ne le sais pas, mais je ne me suis jamais réveillée. Nos âmes dorment en silence, bercées par une douce musique qui n'a plus aucun sens pour nous. Nous ne sommes Rien. Nous sommes libres.
Publié le 03 octobre 2003
Modifié le 03 octobre 2003
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