
Le 18 mai 2026, trois des plus grands systèmes hospitaliers américains ont déposé plainte contre CVS Health et ses filiales. Mount Sinai, University of Michigan Health et University of Kansas Hospital Authority accusent le géant de la pharmacie d'avoir détourné des centaines de millions de dollars du programme fédéral 340B, un dispositif conçu pour aider les hôpitaux soignant les patients les plus démunis. Les montants réclamés dépassent 249 millions de dollars au total, dont 121 millions pour le seul Mount Sinai depuis 2020. L'affaire révèle un montage financier opaque qui transforme un filet de sécurité sociale en pompe à fric.

121 millions envolés : la plainte qui secoue le secteur de la santé américain
Les trois plaintes, déposées simultanément devant des tribunaux fédéraux, ciblent CVS Health ainsi que ses filiales CaremarkPCS, CVS Specialty, Caremark LLC et WellPartner. La simultanéité des actions en justice suggère une coordination entre les plaignants, mais aussi l'ampleur systémique du problème. Les hôpitaux accusent CVS d'avoir mis en place ce qu'ils appellent un « schéma secret » pour capter les économies réalisées grâce au programme 340B.
Des plaintes déposées le même jour contre CVS et ses filiales
Mount Sinai (New York), University of Michigan Health/Sparrow et University of Kansas Hospital Authority ont saisi la justice le 18 mai 2026. Les plaintes, consultées par AOL et Fox Business, décrivent un mécanisme rodé. Les filiales de CVS facturaient aux assureurs et aux patients le prix plein des médicaments spécialisés, mais reversaient aux hôpitaux des remboursements réduits. La différence atterrissait dans les comptes de CVS comme profit pur.
Mount Sinai précise dans sa plainte que « CaremarkPCS facturait au régime/payeur le montant initial plus élevé, et au patient éligible 340B son copayé initial plus élevé, uniquement pour qu'ensuite, via ses sociétés affiliées, elle réduise les paiements aux hôpitaux ». Une pratique qui, selon les plaignants, viole l'esprit même du programme 340B.
Le total des pertes alléguées dépasse 249 millions de dollars
L'ampleur du préjudice donne le vertige. Mount Sinai revendique plus de 121 millions de dollars depuis 2020. Le système du Michigan réclame plus de 66 millions de dollars. Le Kansas chiffre ses pertes à plus de 62 millions de dollars. Ces chiffres, cités dans les articles d'AOL et Fox Business, posent une question lancinante : où étaient les contrôles fédéraux ?

Car le programme 340B n'est pas une niche obscure. En 2024, ses dépenses ont atteint 66,3 milliards de dollars, dont près de 52 milliards pour les « disproportionate share hospitals » — ces hôpitaux qui soignent une part élevée de patients pauvres. Près d'un tiers des hôpitaux américains y participent. Avec des sommes pareilles, l'attractivité pour les acteurs privés est immense. Et les failles, aussi.
Des représailles après la découverte du stratagème
La plainte du Kansas ajoute un élément troublant. Selon Fox Business, CVS aurait « refusé de permettre un audit et a résilié le contrat de pharmacie 340B en représailles pour avoir découvert le stratagème ». Les hôpitaux affirment que CVS a mis fin à leurs accords de pharmacie après qu'ils ont soulevé des inquiétudes sur les paiements. Une pratique qui, si elle est avérée, aggrave le préjudice initial.
Comprendre le programme 340B : un filet de sécurité devenu une vache à lait
Avant d'expliquer le mécanisme du détournement, il faut poser ce qu'est le programme 340B. Créé en 1992 sous George H.W. Bush, ce dispositif fédéral permet aux hôpitaux « safety-net » — ceux qui soignent une forte proportion de patients à faible revenu ou non assurés — d'acheter des médicaments ambulatoires à prix réduits auprès des fabricants. L'idée est simple : les économies réalisées doivent financer des soins gratuits, des vaccins, des services de santé mentale.
1992, George H.W. Bush et la naissance d'un dispositif anti-inégalités
Le programme 340B est né d'une volonté politique claire. Le gouvernement fédéral voulait éviter que les hôpitaux soignant les plus démunis ne soient étranglés financièrement par le coût des médicaments. En leur permettant d'acheter à prix réduits, Washington leur donnait une marge de manœuvre pour offrir des soins gratuits ou à coût réduit. Les économies réalisées ne sont pas un bonus : elles sont le cœur du dispositif.
Selon les données de Wikipedia, le programme a connu une croissance exponentielle depuis sa création. En 1992, les dépenses étaient modestes. Trente-deux ans plus tard, le programme pèse 66,3 milliards de dollars. Cette croissance reflète à la fois l'augmentation du coût des médicaments et l'extension du nombre d'hôpitaux participants.
66 milliards de dollars de dépenses en 2024 : un programme colossal
Avec 66,3 milliards de dollars de dépenses en 2024, le programme 340B est devenu un mastodonte. Les « disproportionate share hospitals » — ceux qui soignent une part élevée de patients pauvres — représentent près de 52 milliards de ces dépenses. Ces hôpitaux sont censés utiliser les économies réalisées pour financer des soins gratuits, des vaccins, des services de santé mentale.
Mais quand un intermédiaire comme CVS capte une partie de ces économies, ce sont les patients qui trinquent. Le programme 340B est donc un système vertueux sur le papier, mais dont la taille et la complexité le rendent vulnérable aux abus. Les plaintes déposées contre CVS ne sont que la partie émergée de l'iceberg. D'autres géants de la santé — UnitedHealth et Cigna — font face à des accusations similaires, comme le rapporte l'article d'Investing.com.
Un précédent judiciaire inquiétant
En 2025, un juge fédéral a ordonné à CVS Caremark de payer près de 290 millions de dollars après qu'un lanceur d'alerte a accusé l'entreprise de surfacturation de médicaments à Medicare. Ce précédent montre que les pratiques frauduleuses chez CVS ne datent pas d'hier. Les 121 millions réclamés par Mount Sinai s'inscrivent dans un pattern plus large de détournement de fonds publics.
Le schéma secret de CVS : comment l'argent des pauvres a été détourné
C'est le cœur de l'enquête. Les plaintes décrivent un système rodé où CVS et ses filiales facturaient aux assureurs et aux patients le prix plein des médicaments spécialisés, mais versaient aux hôpitaux des remboursements réduits. La différence était conservée comme profit pur. Le cynisme du procédé est à la mesure de sa sophistication.
Des paiements gonflés aux assureurs, des remboursements réduits aux hôpitaux

Le mécanisme décrit dans les plaintes est implacable. CVS et ses filiales — CaremarkPCS, CVS Specialty, Caremark LLC et WellPartner — facturaient aux assureurs et aux patients le prix plein des médicaments spécialisés. Ensuite, via ses sociétés affiliées, CVS réduisait les paiements aux hôpitaux. La différence, substantielle, était conservée comme profit pur.
La plainte de Mount Sinai précise que « CaremarkPCS facturait au régime/payeur le montant initial plus élevé, et au patient éligible 340B son copayé initial plus élevé, uniquement pour qu'ensuite, via ses sociétés affiliées, elle réduise les paiements aux hôpitaux ». En clair, CVS encaissait le prix plein mais ne reversait qu'une partie aux hôpitaux. Les patients à faible revenu, censés bénéficier des économies du programme 340B, ne voyaient rien venir.
Le cas Stelara : 24 000 dollars partis, 18 000 dollars revenus
Un exemple saisissant issu de la plainte du Michigan illustre le mécanisme au niveau d'un seul patient. Une prescription de Stelara — un traitement du psoriasis et des maladies inflammatoires chroniques — générait plus de 24 000 dollars pour la pharmacie spécialisée de l'Université du Michigan. Mais quand elle passait par CVS Specialty, l'hôpital ne recevait qu'environ 18 000 dollars. L'écart de 6 523,18 dollars, qualifié de « spread » artificiel dans la plainte, était empoché par CVS comme « pur profit ».
Multipliez ce chiffre par des milliers de prescriptions, et vous obtenez les 249 millions de dollars que les trois hôpitaux réclament. Le mécanisme est simple, mais il repose sur une opacité totale des transactions entre les filiales de CVS. Les hôpitaux n'avaient aucun moyen de savoir que leurs remboursements étaient réduits, jusqu'à ce qu'ils comparent leurs données internes avec les factures des assureurs.
Un système conçu pour échapper aux audits
Les plaintes révèlent un autre aspect troublant : CVS aurait refusé les audits demandés par les hôpitaux. La plainte du Kansas allègue que CVS a « refusé de permettre un audit et a résilié le contrat de pharmacie 340B en représailles pour avoir découvert le stratagème ». Cette obstruction systématique empêchait les hôpitaux de vérifier les montants qui leur étaient dus. Sans accès aux données de transaction, impossible de détecter le spread.
CVS, Caremark et les PBM : un empire aux conflits d'intérêts vertigineux
Cette affaire met en lumière un problème structurel du système de santé américain : la verticalisation des géants de la pharmacie. CVS possède Caremark (le PBM, gestionnaire de prestations pharmaceutiques), CVS Pharmacy (les magasins) et Aetna (l'assurance santé). Ce modèle intégré permet des transactions entre entités du même groupe, opaques pour les régulateurs.
Quand le pharmacien est aussi le payeur et l'intermédiaire
CVS est à la fois pharmacien, assureur et gestionnaire de prestations pharmaceutiques. Cette triple casquette crée des conflits d'intérêts vertigineux. Caremark, le PBM de CVS, négocie les prix des médicaments avec les fabricants, puis fixe les remboursements pour les pharmacies. Mais quand Caremark et CVS Pharmacy appartiennent au même groupe, la tentation est grande de favoriser ses propres magasins.
La plainte mentionne explicitement que CVS utilise ses filiales pour capter les marges. CaremarkPCS facture le prix plein aux assureurs, mais réduit les paiements aux hôpitaux via CVS Specialty. La différence atterrit dans les comptes de CVS, sans que les hôpitaux ni les patients n'en voient la couleur. Ce montage est d'autant plus difficile à détecter que les transactions entre filiales ne sont pas publiques.
Des poursuites similaires contre UnitedHealth et Cigna
Le scandale CVS n'est pas isolé. Trois autres grands systèmes hospitaliers ont déposé des plaintes similaires contre UnitedHealth et Cigna, comme le rapporte l'article d'Investing.com. Cela dessine une pratique systémique des PBM pour détourner les subventions 340B. Les PBM sont devenus des intermédiaires incontournables dans la chaîne du médicament aux États-Unis, mais leur manque de transparence pose un problème majeur.
Les plaintes contre UnitedHealth et Cigna suivent le même schéma : les PBM facturent le prix plein aux assureurs, mais réduisent les remboursements aux hôpitaux, gardant la différence. Ces pratiques, si elles sont avérées, concerneraient des milliards de dollars. Le Congrès américain s'est déjà saisi du dossier des PBM, mais les lobbies sont puissants.
Le modèle économique des PBM en question
Les PBM sont nés pour négocier les prix des médicaments avec les fabricants et gérer les remboursements pour les assureurs. Leur rôle théorique est de faire baisser les coûts. Mais dans la pratique, leur opacité et leur intégration verticale avec les grands groupes de pharmacie les transforment en machines à capter les marges. Le scandale CVS montre que les PBM peuvent même détourner des subventions destinées aux plus pauvres.
Et en France, un tel détournement serait-il possible ?
Pour le lecteur français, la question se pose naturellement : un tel scandale pourrait-il arriver dans l'Hexagone ? La réponse est nuancée. Si le système de Sécurité sociale fixe les prix et limite les marges, des failles existent avec la financiarisation des pharmacies et l'essor des plateformes de téléconsultation.
Des prix administrés et des remises très encadrées
En France, les prix des médicaments sont fixés par le Comité économique des produits de santé (CEPS) et les marges des pharmaciens sont réglementées. Aucun intermédiaire ne peut, en théorie, empocher la différence entre un prix public et un prix subventionné. Le système est conçu pour éviter les détournements.
Mais la question se pose pour les médicaments innovants et les biosimilaires, où des marges grises existent. Les grossistes-répartiteurs jouent un rôle croissant, et des chaînes comme Pharmavie commencent à fragmenter le modèle. La France n'est pas à l'abri d'une dérive similaire, surtout si le modèle américain des PBM s'exporte via la directive européenne sur les soins transfrontaliers.
La financiarisation des officines et l'essor des grossistes-répartiteurs
Des chaînes comme Pharmavie ou des plateformes de téléconsultation (Doctolib, Qare) commencent à fragmenter le modèle traditionnel de la pharmacie française. Les grossistes-répartiteurs jouent un rôle croissant dans la distribution des médicaments. Parallèlement, la baisse de l'aide mondiale à la santé, comme le montre l'article sur la réduction de 58 % de l'aide française au Fonds mondial, fragilise les financements publics.
Si le système français reste solide, la vigilance s'impose. La financiarisation du secteur de la santé ouvre la porte à des montages opaques. Les PBM américains n'ont pas encore conquis l'Europe, mais les lobbies de l'assurance privée poussent pour une libéralisation du marché.
Les leçons à tirer pour la régulation française
La France doit s'inspirer des scandales américains pour renforcer sa régulation. Le modèle français repose sur la confiance dans les intermédiaires, mais l'affaire CVS montre que cette confiance peut être exploitée. Les autorités doivent surveiller l'émergence de pratiques similaires, notamment dans la gestion des médicaments coûteux et des biosimilaires.
Leçons d'un scandale : pourquoi les fonds publics restent vulnérables
L'affaire CVS est un avertissement. Elle montre que les fonds publics destinés aux plus pauvres peuvent être détournés par des montages financiers complexes, sans que les régulateurs ne s'en aperçoivent. Les leçons à tirer sont claires : transparence, contrôle et indépendance des intermédiaires.
Des milliards captés sans que les patients en voient la couleur
Dans l'affaire CVS, ce sont les patients à faible revenu qui perdent. Les hôpitaux safety-net doivent financer des soins gratuits, des vaccins, des services de santé mentale. Avec 121 millions de dollars en moins pour Mount Sinai, ce sont des services de santé essentiels qui disparaissent. Le scandale montre la faiblesse des audits fédéraux face à des montages complexes.
Les PBM sont devenus des boîtes noires dans la chaîne du médicament. Personne ne sait exactement comment ils fixent leurs prix, ni quelles marges ils réalisent. Les plaintes contre CVS, UnitedHealth et Cigna pourraient forcer le Congrès à légiférer. Mais en attendant, les patients continuent de payer le prix fort.
La France doit-elle craindre l'entrée des PBM sur son sol ?
Avec la directive européenne sur les soins transfrontaliers et l'influence des lobbies de l'assurance privée, le modèle américain des PBM n'est pas si loin. Des entreprises comme CVS ou UnitedHealth pourraient chercher à s'implanter en Europe, en proposant leurs services de gestion des prestations pharmaceutiques.
La vigilance s'impose pour préserver l'équité d'accès aux soins dans un système où la Sécurité sociale reste le pilier. La France doit renforcer sa régulation des intermédiaires du médicament, avant que des scandales similaires n'éclatent sur son sol.
La nécessité d'une transparence totale
L'affaire CVS montre que la transparence est la seule protection efficace contre les détournements. Les transactions entre PBM, assureurs et pharmacies doivent être publiques. Les audits doivent être obligatoires et indépendants. Sans ces garde-fous, les fonds publics resteront vulnérables aux prédateurs.
Conclusion : un scandale qui oblige à repenser le contrôle des intermédiaires
L'affaire CVS n'est pas un incident isolé. Elle révèle un problème systémique dans la chaîne du médicament aux États-Unis : l'absence de transparence des PBM et la verticalisation des géants de la santé. Les 249 millions de dollars réclamés par les hôpitaux ne sont que la partie visible d'un iceberg qui pourrait atteindre des milliards.
Pour les patients à faible revenu, les conséquences sont directes. Moins d'argent pour les hôpitaux safety-net signifie moins de soins gratuits, moins de vaccins, moins de services de santé mentale. Le programme 340B, conçu pour réduire les inégalités, se retrouve détourné par ceux-là mêmes qui devraient le servir.
La réponse doit venir des régulateurs. Le Congrès américain doit imposer une transparence totale sur les transactions entre PBM, assureurs et pharmacies. La France, de son côté, doit surveiller l'entrée potentielle de ces modèles sur son sol. Car si l'argent des pauvres est une proie si facile, il finira toujours par attirer les prédateurs.