Elisabeth Borrel s'exprimant au micro de la radio RTL.
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Affaire Borrel : 30 ans de combat d'Élisabeth contre le mur de silences de l'État

Trente ans après la mort du juge Borrel, Élisabeth mène un combat acharné contre l'impunité de l'État. Une enquête explosive entre erreurs judiciaires et secrets défense.

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Plus de trois décennies ont passé, mais la détermination d'Élisabeth Borrel reste intacte, incarnant une lutte de David contre Goliath à l'échelle d'un État. Alors que l'affaire semblait s'enliser dans les méandres administratifs, une double actualité brutale du printemps 2026 la ramène sur le devant de la scène : la nomination d'une dix-septième magistrate en France et la réélection sans surprise d'un président puissant à Djibouti. Ce contraste saisissant entre l'instabilité judiciaire hexagonale et la pérennité politique africaine redessine les contours d'un drame qui refuse de s'éteindre. Pour comprendre pourquoi ce dossier de 1995 hante encore la conscience française, il faut plonger au cœur de ce mécanisme qui broie les espoirs de vérité.

Elisabeth Borrel s'exprimant au micro de la radio RTL.
Elisabeth Borrel s'exprimant au micro de la radio RTL. — (source)

17e juge et sixième mandat d'IOG : une double actualité qui ravive l'affaire

Le 26 mars 2026, une rencontre discrète s'est tenue dans les bureaux du pôle de l'instruction judiciaire à Paris, portant un espoir renouvelé pour la famille Borrel. Élisabeth Borrel a été reçue par la dix-septième juge d'instruction chargée de ce dossier monstrueux. Un chiffre qui, à lui seul, résume l'absurdité administrative de cette affaire : dix-sept magistrats différents se sont succédés sur le siège de l'instruction en trente ans. Pour la veuve du magistrat, cette audience a marqué un changement de ton notable par rapport aux expédiés judiciaires précédents. Elle a confié avoir été « rassurée par cette femme d'une profonde humanité », une qualité rare lorsqu'on côtoie la froideur des procédures pendant des années.

Ce sursaut d'humanité judiciaire intervient pourtant dans un contexte géopolitique figé. Pendant que la justice française tente de renouer le fil de l'enquête, la scène politique djiboutienne se verrouille davantage. Le 10 avril 2026, jour de l'élection présidentielle, Ismaïl Omar Guelleh, surnommé IOG, brigue un sixième mandat consécutif. À 78 ans, le chef de l'État, au pouvoir depuis 1999, reste le maître incontesté d'une petite république stratégique située à l'entrée de la mer Rouge. Cette longévité politique n'est pas anecdotique pour l'affaire Borrel : elle verrouille mécaniquement tout accès à la coopération judiciaire sur place, alors qu'IOG était chef de cabinet du président Hassan Gouled Aptidon à l'époque des faits.

La rencontre du 26 mars 2026 avec la nouvelle magistrate

La tâche qui attend cette nouvelle magistrate est titanesque. Le dossier Borrel n'est pas une simple enquête de police : c'est une cathédrale de papier comptant près de 8 000 cotes, certains documents s'étalant sur près de 800 pages chacun. Gérer un tel volume de pièces, classées et non classées, en traversant les époques juridiques et technologiques, représente un défi technique et humain considérable. Cette rotation incessante de juges, dénoncée depuis longtemps par les parties civiles, apparaît souvent comme un moyen structurel de dispersion, empêchant qu'une seule intelligence maîtrise l'ensemble des ramifications du dossier. Pourtant, cette rencontre de mars 2026 laisse entrevoir la possibilité que ce dossier ne soit plus traité comme une affaire d'archive, mais comme un crime d'État toujours impuni.

Élisabeth Borrel ne cache pas que la multiplication des interlocuteurs a été, jusqu'à présent, un obstacle majeur à l'avancée de l'enquête. Chaque fois qu'un juge commence à saisir les subtilités des 8 000 cotes du dossier, il est remplacé, entraînant une perte de temps et de mémoire judiciaire considérable. Cette rencontre du 26 mars 2026 marque donc une rupture potentielle avec ce passif. En prenant le temps d'écouter la veuve du magistrat et en faisant preuve d'humanité, la dix-septième magistrate envoie un signal fort : l'affaire ne sera peut-être plus traitée comme une simple formalité administrative, mais comme une enquête criminelle prioritaire.

Djibouti aux urnes : l'ombre d'Ismaïl Omar Guelleh (IOG)

La République de Djibouti, située à la corne de l'Afrique, au débouché de la mer Rouge

La réélection d'IOG en 2026 n'est pas un simple fait politique, c'est un événement judiciaire à part entière pour l'affaire Borrel. En se maintenant au pouvoir, le président djiboutien assure la continuité d'un appareil d'État qui, depuis 1995, a toujours refusé de reconnaître toute implication dans la mort du juge. Ce verrouillage rend extrêmement difficile la réalisation de nouvelles commissions rogatoires internationales sur place. Sans la volonté politique de Djibouti, les juges français se retrouvent souvent démunis face à des administrations locales qui ne répondent pas aux demandes d'entraide.

Djibouti abrite la dernière base militaire française majeure en Afrique, avec environ 1 500 soldats présents sur place. Cette position stratégique, donnant un accès direct à la mer Rouge et au golfe d'Aden, est vitale pour les opérations militaires françaises dans la région. L'influence de la France à Djibouti est historiquement forte, mais elle devient un poids dans cette enquête. Paris se trouve souvent pris entre son devoir de justice envers un de ses magistrats et la nécessité de maintenir des relations diplomatiques apaisées avec un allié stratégique. Cette realpolitik explique en partie pourquoi l'affaire traîne depuis trois décennies, coincée entre les exigences de la mémoire et les impératifs de la géopolitique.

19 octobre 1995 : le corps calciné et la thèse du suicide

Pour saisir l'ampleur du combat mené aujourd'hui, il faut revenir aux origines du drame, à ce matin d'octobre 1995 où tout a basculé. L'histoire commence non pas dans les rues de Djibouti, mais dans les palais de justice de Normandie. Bernard Borrel n'était pas un magistrat ordinaire. Procureur de la République de Lisieux, il était réputé pour sa rigueur et son intégrité. En 1994, il accepte une mission de coopération internationale à Djibouti, un petit État de la Corne de l'Afrique alors sous forte influence française. Son rôle officiel est celui de conseiller technique auprès du ministère de la Justice djiboutien, avec pour mission de réformer le code civil.

Cependant, très vite, ses fonctions l'entraînent sur des terrains beaucoup plus glissants. Il assiste le juge d'instruction français Roger Le Loire dans le cadre de commissions rogatoires internationales, touchant à des dossiers financiers et politiques sensibles. Ce poste l'a rapidement transformé aux yeux de certains observateurs locaux en un « juge fouineur », un homme qui voyait trop et qui savait peut-être trop.

Du procureur de Lisieux à la Corne de l'Afrique

Bernard Borrel, le juge dont la mort en 1995 à Djibouti reste un mystère.
Bernard Borrel, le juge dont la mort en 1995 à Djibouti reste un mystère. — (source)

Le drame s'est noué les 18 et 19 octobre 1995. Bernard Borrel est signalé disparu le soir du 18. C'est le lendemain matin que son corps est retrouvé dans des circonstances atroces. Le lieu de la découverte est déjà une énigme en soi : un ravin isolé, à environ 80 kilomètres de la capitale Djibouti, au pied d'une falaise dénommée « Arta ». Ce lieu désertique, difficile d'accès, semble peu cohérent avec la thèse officielle d'un suicide par dépression qui sera avancée précipitamment. La scène de crime frappe par sa violence. Le corps du magistrat gît là, partiellement carbonisé. Il n'est plus vêtu que d'un slip et d'un tee-shirt, le torse et le haut du corps ayant subi l'action du feu.

La version officielle, relayée quasi immédiatement par les autorités locales et françaises, est celle d'un suicide par immolation. Selon cette thèse, le juge Borrel se serait rendu dans ce ravin désertique, se serait aspergé d'essence et y aurait mis le feu. Pourtant, la matérialité des faits contredit ce scénario. Les traces d'essence sur le tee-shirt et le slip, mais l'absence de brûlures sur la peau située sous ces vêtements, posent question. Comment un homme peut-il s'immoler par le feu sans que la peau située sous le tissu imbibé de carburant ne soit brûlée ? Dès les premiers jours, la famille, et particulièrement Élisabeth Borrel, a rejeté cette explication jugée inepte, sentant que l'on tentait de leur faire accepter une mascarade pour masquer un crime bien plus sombre.

Le ravin et le slip : une mise en scène contestée

Contrairement aux procédures habituelles pour une mort suspecte à l'étranger, aucune autopsie n'a été pratiquée à l'arrivée du corps en France en 1995. Il faudra attendre un an pour qu'une exhumation et une expertise soient enfin ordonnées, laissant le temps aux preuves biologiques de se dégrader. Cette négligence initiale a pesé lourd dans la balance de la vérité. C'est pourtant grâce à la ténacité d'Élisabeth Borrel, qui a commandité une expertise privée dès 1995, que la thèse du suicide a été battue en brèche très tôt.

Les experts privés ont rapidement mis en évidence des incohérences flagrantes dans la version officielle. L'absence de brûlures internes, typiques d'une immolation par inhalation de flammes, contrastait avec l'état externe du corps. De plus, la position du corps et l'éloignement du lieu de la découverte par rapport au domicile du juge rendaient l'hypothèse d'un déplacement autonome peu probable. Ces éléments matériels ont été les premières pierres de l'édifice accusatoire que la famille a dû construire seule, face à une machine d'État préférant l'explication simple d'un fonctionnaire dépressif à celle d'un assassinat politique complexe.

Attentat du Café de Paris et trafics : que savait le juge Borrel ?

Si l'hypothèse du suicide ne tient pas debout, la question du mobile devient alors centrale. Pourquoi un magistrat français respecté serait-il exécuté en pleine terre africaine ? La réponse réside probablement dans les dossiers que Bernard Borrel traitait dans l'ombre de ses fonctions officielles. Djibouti est une plaque tournante géopolitique, mais aussi un nid de turbulences où les intérêts financiers, politiques et militaires s'entremêlent souvent de manière opaque. Le juge Borrel, par sa fonction, avait accès aux arcanes de ce système.

L'instruction sur l'attentat de 1990 qui dérange

La première piste majeure renvoie à l'attentat du Café de Paris, survenu le 27 septembre 1990. Ce tragique événement, une grenade lancée dans un café fréquenté par la communauté française, avait coûté la vie à un enfant français et fait de nombreux blessés. En 1995, Bernard Borrel assistait activement le juge Roger Le Loire, mandaté par Paris pour élucider cet acte terroriste. Or, cette enquête risquait de mettre à jour des complicités gênantes au sein même de l'appareil sécuritaire djiboutien. Certaines traces menaient vers des proches du pouvoir. En s'approchant trop près de la vérité sur les commanditaires de cet attentat, Borrel aurait pu devenir une cible. Il est plausible que son travail de « fouineur » ait dérangé des réseaux puissants décidés à protéger leur impunité à tout prix.

Deux personnes assises dans un intérieur, dont l'une porte une veste en carreaux.
Deux personnes assises dans un intérieur, dont l'une porte une veste en carreaux. — (source)

Piste nucléaire et réseaux troubles

Une seconde piste, plus noire encore, a émergé au fil des années : celle de l'uranium. Des témoignages recueillis par la suite suggèrent que Bernard Borrel aurait eu connaissance d'un trafic d'uranium enrichi, de qualité militaire, transitant par la Corne de l'Afrique. Dans une région instable et cruciale pour la sécurité mondiale, l'existence d'un tel trafic impliquant des acteurs locaux ou internationaux aurait constitué un secret d'État absolument intouchable. Si le juge Borrel a mis le doigt dans cet engrenage mortel, il est facile d'imaginer que des acteurs prêts à tout pour protéger ces rentes stratégiques aient décidé de le faire taire définitivement. Cette hypothèse expliquerait pourquoi la France, elle-même impliquée dans la coopération nucléaire sur le continent, aurait pu avoir intérêt à ce que certaines vérités n'éclatent pas au grand jour.

Les révélations de l'ex-officier Alhoumekani

Le scénario d'une élimination commandée a pris corps avec la fuite spectaculaire de Mohamed Saleh Alhoumekani en janvier 2000. Cet ex-officier de sécurité djiboutien, proche des cercles du pouvoir, a demandé l'asile en Belgique avant de livrer un témoignage glaçant aux juges français. Il accuse nommément Ismaïl Omar Guelleh, l'actuel président. Selon Alhoumekani, alors qu'il se trouvait dans les jardins du palais présidentiel le jour même de la découverte du corps du juge Borrel, il a vu IOG échanger avec plusieurs membres des services de sécurité.

Le témoignage de l'ex-officier contient une phrase qui hante l'enquête depuis vingt-cinq ans. Selon lui, un des interlocuteurs présents dans le jardin ce jour-là aurait lancé : « Le juge fouineur est mort et il n'y a plus de traces. » Cette phrase, ramassée et terrifiante, suggère non seulement une exécution, mais aussi une volonté délibérée d'effacer les preuves. Bien qu'IOG ait toujours démenti catégoriquement ces accusations, ce témoignage corrobore l'intuition d'Élisabeth Borrel : son mari a été tué pour ce qu'il savait, et son corps a été brûlé pour masquer les marques de la violence.

Scellés détruits et secret-défense : 30 ans de sabotages

Si les obstacles djiboutiens étaient attendus, c'est la résistance de l'État français lui-même qui a le plus meurtri la famille. Loin d'être une enquête menée tambour battant pour retrouver un assassin, l'instruction Borrel ressemble à un parcours du combattant semé d'erreurs inexplicables et de blocages administratifs systématiques. Cette violence institutionnelle, plus sourde que celle des balles, n'en est pas moins dévastatrice pour la quête de vérité.

L'autopsie ratée et la destruction des preuves en 2014

Les premiers dysfonctionnements sont survenus dès le rapatriement du corps en France en 1995. Contrairement aux procédures habituelles pour une mort suspecte à l'étranger, aucune autopsie n'a été pratiquée à l'arrivée du cercueil. Il faudra attendre un an pour qu'une exhumation et une expertise soient enfin ordonnées, laissant le temps aux preuves biologiques de se dégrader. Mais le pire devait arriver en 2014. Dans un incident d'une gravité inouïe, des scellés judiciaires essentiels ont été détruits par le greffe du tribunal de grande instance de Paris.

Portrait d'une personne aux cheveux courts portant une chemise vert clair, devant un fond intérieur neutre.
Portrait d'une personne aux cheveux courts portant une chemise vert clair, devant un fond intérieur neutre. — (source)

Parmi les objets disparus figurent des pièces à conviction majeures : le sandal du juge, le briquet retrouvé près du corps, ainsi que le short qu'il portait. La raison avancée par l'administration judiciaire est une « inscription erronée » de « non-lieu » dans le registre. Cette erreur bureaucratique a entraîné l'élimination physique des preuves, rendant impossible toute nouvelle analyse ADN ou balistique susceptible d'identifier les coupables. C'est une perte irrémédiable qui a poussé la famille Borrel au bord du désespoir.

Le mur du secret-défense et la victoire de 2017

Face aux avancées de l'enquête, l'État a utilisé une autre arme redoutable : le secret-défense. À maintes reprises, les services de renseignement français ont opposé ce verrou pour empêcher la communication de documents sensibles, bloquant l'accès à des informations cruciales sur les activités de Bernard Borrel ou les liens entre services français et djiboutiens.

Malgré tout, une victoire judiciaire majeure a été obtenue le 13 juillet 2017. Après des années de combat, le parquet de Paris a finalement reconnu officiellement l'origine criminelle du décès. Un rapport d'experts médicaux a établi que « les fractures du crâne et de l'avant-bras gauche ne sont pas d'origine thermique et sont compatibles avec des coups portés par un tiers ». Cette conclusion mettait fin définitivement à la thèse officielle du suicide et validait ce que la famille affirmait depuis 1995 : Bernard Borrel a été tué, puis son corps déplacé et brûlé pour maquiller le crime.

L'épouse du juge Borrel s'exprimant au micro lors d'un événement public.
L'épouse du juge Borrel s'exprimant au micro lors d'un événement public. — (source)

La stratégie de l'épuisement : la ronde des magistrats

Au-delà des erreurs matérielles, c'est la structure même de l'instruction qui a posé problème. La multiplication des juges d'instruction — dix-sept en trente ans — face à un dossier de 8 000 cotes, a été analysée par Élisabeth Borrel comme une stratégie délibérée d'épuisement. Dans un témoignage poignant, elle a expliqué que cette rotation incessante n'est qu'un « moyen technique parmi tant d'autres à la discrétion des autorités françaises pour gagner du temps ». En changeant régulièrement d'interlocuteur, l'administration s'assure que personne ne maîtrise jamais assez le dossier pour le relancer efficacement, dispersant les énergies et érodant les espoirs. C'est une forme de violence administrative qui vise à « détruire tout espoir de condamner et en protéger les auteurs ».

Élisabeth Borrel : « Mes fils ont soif de justice »

Au centre de cette tourmente administrative et politique, il y a une femme, Élisabeth Borrel. Son combat dépasse le cadre d'une simple demande judiciaire ; c'est une résistance acharnée contre l'oubli et l'impunité. Depuis le premier jour, elle a refusé de se laisser dicter une vérité qui ne convient pas.

D'une douleur intime au combat pour l'honneur

En 1995, Élisabeth Borrel n'était pas une militante, mais une mère de famille et une épouse effondrée par la douleur. Pourtant, dès l'annonce de la thèse du suicide, elle a senti une erreur insupportable. Elle a décidé de passer à l'action, commanditant à ses propres frais une expertise privée du corps de son mari. Dès 1995, cette expertise a réfuté la thèse de l'immolation, montrant les incohérences que la justice officielle feignait d'ignorer. C'est ce basculement du deuil vers l'action qui a défini les trois décennies suivantes. Elle s'est transformée en enquêtrice, en porte-parole, en mémoire vivante d'un homme que l'État souhaitait enterrer sous des dossiers classés sans suite.

Des membres de la famille du juge Borrel debout sur un banc de pierre dans un paysage brumeux.
Des membres de la famille du juge Borrel debout sur un banc de pierre dans un paysage brumeux. — (source)

« Pas une vérité judiciaire arrangée »

Élisabeth Borrel a toujours mené ce combat avec une dignité farouche, rejetant la haine mais exigeant la responsabilité. Lors de la reconnaissance de l'homicide en 2017, ses mots ont résonné comme un plaidoyer pour la démocratie judiciaire. « Je n'ai pas de sentiments de vengeance. J'ai dépassé ce stade », a-t-elle déclaré. Mais elle a ajouté une phrase déchirante : « Mais mes fils ont soif de justice. »

Cette distinction est essentielle. Elle ne cherche pas une vengeance personnelle, mais une vérité officielle qui permette à ses enfants de vivre sans le poids d'un mensonge d'État. Elle refuse catégoriquement ce qu'elle appelle « une vérité judiciaire arrangée », c'est-à-dire un compromis bureaucratico-politique qui reconnaîtrait des erreurs sans jamais nommer les coupables. Pour elle, comme pour ses fils qui ont aujourd'hui leur propre vie d'adulte, seul l'identification précise des commanditaires et des exécuteurs permettra de tourner la page.

La condamnation historique de l'État français en 2020

Le combat d'Élisabeth Borrel a tout de même obtenu des résultats concrets, même s'ils restent symboliques. En mars 2020, le tribunal judiciaire de Paris a condamné l'État français pour « faute lourde » en raison de la destruction des scellés en 2014. Cette décision historique a ordonné à l'État de verser 140 000 euros de dommages et intérêts à la famille Borrel. C'est une reconnaissance rare de la carence de l'administration judiciaire dans une affaire aussi sensible. Si cette condamnation ne ramène pas Bernard Borrel, elle valide juridiquement le sentiment de la famille : l'appareil d'État a failli, et par ses erreurs, il a contribué à l'impunité des tueurs. C'est une bataille gagnée dans la guerre, mais la guerre, elle, est loin d'être finie tant que les commanditaires ne sont pas inquiétés.

Une démocratie malade de ses secrets non-dits

L'affaire Borrel dépasse désormais largement le cadre d'un fait divers criminel. Elle est devenue un révélateur brutal des dysfonctionnements de la Ve République et des ambiguïtés de sa politique africaine. C'est une pierre angulaire qui permet de comprendre comment la raison d'État peut parfois primer sur la quête de justice.

La base militaire et le prix du sang français

Pour comprendre le silence français, il faut regarder la carte du monde. La question taboue que pose l'affaire Borrel est la suivante : le silence de la France sur l'assassinat de l'un de ses plus hauts magistrats est-il le prix à payer pour le maintien de cette base stratégique ? Autrement dit, Paris a-t-il sacrifié la vérité sur l'autel de la géopolitique ? L'omniprésence d'IOG aux affaires, considéré comme un allié fidèle par la France malgré les critiques sur son autoritarisme, suggère que les intérêts stratégiques ont pu primer sur l'obligation morale de faire la lumière. C'est un raisonnement froid qui, s'il s'avérait vrai, placerait la France dans une position morale inconfortable : celle d'un État de droit protégeant les meurtriers d'un juge pour préserver sa zone d'influence.

L'héritage du combat Borrel pour la jeunesse

Conclure sur l'espoir suscité par la rencontre avec la 17e juge d'instruction en mars 2026 est essentiel. Ce combat de trois décennies résonne avec les interrogations contemporaines sur l'indépendance de la justice, la vérité officielle et l'impunité des puissants. Un hommage final à la résilience d'Élisabeth Borrel s'impose pour rappeler que, malgré les murailles érigées par les diplomates et les bureaucrates, la quête de vérité reste un droit inaliénable. L'héritage de ce combat, c'est l'exigence intransigeante de vérité pour les générations futures.

Conclusion : le devoir de mémoire face à l'impunité

Le combat judiciaire hors norme mené par Élisabeth Borrel n'est pas seulement l'histoire d'une veuve contre un régime ; c'est le miroir tendu aux failles profondes de notre démocratie. Trente ans après les faits, l'impunité qui entoure la mort de Bernard Borrel révèle une France tiraillée entre ses idéaux de justice et ses intérêts géopolitiques. La destruction des preuves, le recours abusif au secret-défense et l'atonie d'une justice instrumentalisée dessinent les contours d'une violence d'État inacceptable.

Pourtant, cette affaire n'est pas close. La nomination de la dix-septième juge d'instruction en mars 2026 et la qualité humaine qu'elle semble apporter au dossier redonnent un souffle à cette enquête. L'héritage de cette lutte, c'est l'exigence intransigeante de vérité pour les générations futures. Si l'État français souhaite redevenir crédible dans sa défense de l'État de droit, il ne peut pas se permettre d'enterrer ce dossier sous le sable du désert djiboutien. La justice pour le juge Borrel est une dette morale qui tarde à être réglée, un test ultime de la capacité de la France à regarder en face ses propres ombres.

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Questions fréquentes

Qui était le juge Bernard Borrel ?

Magistrat français, il était procureur de la République à Lisieux avant de devenir conseiller technique au ministère de la Justice de Djibouti en 1994.

Pourquoi le suicide du juge est-il contesté ?

L'absence de brûlures sous les vêtements imbibés d'essence et la nature des fractures, incompatibles avec une chute, contredisent la thèse officielle de l'immolation.

Quel rôle joue Ismaïl Omar Guelleh ?

Président de Djibouti réélu en 2026, il est accusé par d'anciens officiers d'avoir commandité l'assassinat, ce que son pouvoir politique verrouille.

Quels obstacles la justice française a-t-elle rencontrés ?

L'instruction a souffert de la destruction de scellés en 2014 et de l'utilisation du secret-défense pour bloquer l'accès à des documents sensibles.

Que révèle l'affaire sur la politique française ?

Elle suggère que la France a pu privilégier ses intérêts stratégiques, notamment sa base militaire à Djibouti, au détriment de la quête de vérité.

Sources

  1. Le long combat de l’épouse du juge Borrel pour connaître la vérité sur la mort de son mari, en 1995 à Djibouti · lemonde.fr
  2. fr.wikipedia.org · fr.wikipedia.org
  3. leparisien.fr · leparisien.fr
  4. Djibouti : Observatoire N° B153a du 29/06/02 au 1/07/02 · old.ardhd.org
  5. Djibouti : Observatoire N° B137 du 9/03/02 au 15/03/02 · old.ardhd.org
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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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