Le paradoxe est saisissant. L’Allemagne a débranché ses trois dernières centrales nucléaires en avril 2023, tournant la page de l’atome après des décennies de débats houleux. Pourtant, en ce mois de juillet 2026, la Basse-Saxe vient d’autoriser l’usine Advanced Nuclear Fuels (ANF), filiale du français Framatome (EDF), à produire du combustible nucléaire de type russe VVER sous licence Rosatom. Le projet doit approvisionner les centrales d’Europe centrale et orientale, mais il déclenche une tempête politique. Plus de 11 000 oppositions écrites ont été déposées. Bienvenue à Lingen, épicentre des contradictions énergétiques européennes.

Le paradoxe de Lingen : l’Allemagne sort du nucléaire mais fabrique du combustible russe
Le site de Lingen incarne à lui seul l’absurdité géopolitique du moment. D’un côté, l’Allemagne a mis fin à son programme nucléaire civil, cédant à des décennies de pression antinucléaire. De l’autre, elle autorise une usine sur son sol à produire des assemblages de combustible destinés à faire tourner des réacteurs de conception soviétique en République tchèque, en Bulgarie, en Hongrie et en Slovaquie. Le combustible sera fabriqué sous licence russe, avec des machines venues de Russie et des matières premières russes.

Ce projet n’est pas né hier. Framatome a signé les premiers contrats avec ses clients est-européens dès 2021, bien avant l’invasion de l’Ukraine. La demande d’autorisation a été déposée en mars 2022, quelques semaines après le début de la guerre. Le timing interroge : alors que l’Europe cherchait à réduire sa dépendance énergétique au Kremlin, Framatome s’enfonçait dans une coopération technique avec Rosatom. La Basse-Saxe, région historiquement ancrée à gauche et plutôt antinucléaire, a donné son feu vert après plus de trois ans d’examen.
De la centrale arrêtée à l’usine de la discorde : l’histoire secrète du site de Lingen
Lingen n’est pas un lieu quelconque. Depuis le milieu des années 1960, cette ville du nord-ouest de l’Allemagne est une place forte du nucléaire civil. Elle a accueilli l’un des tout premiers réacteurs commerciaux du pays, arrêté définitivement le 15 avril 2023. À moins d’un kilomètre à vol d’oiseau se trouve l’usine ANF, qui assemble des barres de combustible depuis 1979. Le site emploie environ 400 personnes et tournait à moins de 50 % de sa capacité depuis 2015, faute de commandes suffisantes.

Le projet avec Rosatom est un ballon d’oxygène industriel pour cette usine. Sans lui, l’avenir du site était incertain. Mais pour une région qui a voté massivement pour la sortie du nucléaire, autoriser une production sous licence russe relève du revirement politique. Les élus locaux du SPD, qui gouvernent la Basse-Saxe, justifient leur décision par la nécessité de préserver l’emploi et d’aider les alliés européens à diversifier leurs approvisionnements. Les opposants y voient une trahison des principes écologistes et une compromission avec Moscou.
« Made in Germany » pour le nucléaire russe : la formule qui dérange
Le mécanisme est simple en apparence. Framatome ne copie pas librement le design du combustible VVER développé par TVEL, la filiale combustible de Rosatom. Il paie un droit de licence à Moscou pour utiliser cette technologie. Des machines russes sont déjà installées dans l’usine de Lingen. Le produit final portera la mention « fabriqué en Allemagne », mais la propriété intellectuelle, l’expertise et une partie des matières premières restent russes.
Ce montage permet à Rosatom de contourner l’isolement diplomatique tout en conservant un pied-à-terre industriel en Europe. Le drapeau allemand sur le produit final masque l’origine réelle du savoir-faire. Pour les ONG, c’est un blanchiment technologique : la Russie continue de percevoir des revenus et de contrôler la chaîne de valeur, mais le consommateur final croit acheter européen. La question de la véritable indépendance énergétique se pose avec une acuité nouvelle.
Framatome-Rosatom : l’étrange ballet franco-russe au cœur de l’Europe
Pourquoi la France, championne autoproclamée de la renaissance nucléaire européenne, se retrouve-t-elle à fabriquer du combustible russe en Allemagne ? La réponse tient dans une co-entreprise discrète, créée à Lyon et détenue à 25 % par une filiale de Rosatom. Framatome justifie cette alliance par une stratégie dite du « pont » (bridge) : fournir une solution temporaire aux pays d’Europe centrale, en attendant de développer un combustible 100 % occidental d’ici 2030. Mais ce pont ressemble furieusement à une impasse.
Le groupe français est détenu à 80,5 % par EDF. Il a bâti sa réputation sur l’indépendance technologique et la maîtrise de la filière nucléaire. Pourtant, pour les réacteurs VVER, il n’a pas le choix : sans licence russe, il ne peut pas produire. Les clients est-européens exigent un combustible certifié par leurs autorités de sûreté, et seul Rosatom détient cette certification pour les designs VVER. Framatome est donc coincé entre ses ambitions géopolitiques et la réalité industrielle.

Hexagonal Fuel : la co-entreprise lyonnaise qui lie EDF au Kremlin
La société Hexagonal Fuel SAS (HFS) a été créée à Lyon, contrôlée à 75 % par Framatome et à 25 % par TVEL, filiale de Rosatom. Officiellement, cette structure doit faciliter le transfert de technologie et la production locale. Officieusement, elle donne à Rosatom un accès direct au marché européen et une légitimité commerciale inespérée.
Le conflit d’intérêts potentiel est énorme. D’un côté, l’UE cherche à réduire sa dépendance énergétique au Kremlin, en particulier après l’invasion de l’Ukraine. De l’autre, une entreprise française contrôlée par EDF offre à Rosatom une vitrine industrielle en Europe, avec la bénédiction des autorités allemandes. Les critiques dénoncent un « cheval de Troie » : Rosatom n’a pas besoin d’exporter directement son combustible ; il lui suffit de toucher des royalties sur chaque assemblage produit à Lingen.
Le mirage de l’indépendance : pourquoi Framatome a besoin du savoir-faire russe
Mario Leberig, vice-président technique de Framatome, est clair : le combustible VVER est une technologie complexe, développée pendant des décennies par les ingénieurs soviétiques puis russes. Développer une alternative sans licence ne sera pas prêt avant 2030 au plus tôt. En attendant, les clients européens exigent un combustible validé par leurs autorités de sûreté, et seule la licence Rosatom le permet.
Sans cet accord, les contrats avec la République tchèque, la Bulgarie, la Hongrie et la Slovaquie tomberaient à l’eau. Ces pays se retrouveraient alors dépendants à 100 % de Rosatom pour l’approvisionnement direct, sans aucun intermédiaire européen. Framatome présente donc son projet comme le moindre mal : mieux vaut une licence russe produite en Allemagne qu’une dépendance totale au fournisseur russe. Mais cette logique du « moindre mal » ressemble à un aveu d’impuissance.
68,6 tonnes d’uranium russe : l’argent qui continue de couler vers Moscou
Les chiffres donnent le vertige. En 2024, la Russie a livré environ 68,6 tonnes d’uranium à l’usine de Lingen, soit une augmentation de 66 % par rapport à 2023. Dans l’ensemble de l’UE, les importations de produits russes d’uranium dépassent 700 millions d’euros, selon une étude conjointe du groupe DiXi et du think tank Bruegel. Le vingtième paquet de sanctions européennes, adopté en février 2026, évite soigneusement le secteur nucléaire civil.

Ce trou dans la raquette des sanctions n’est pas un accident. Il résulte d’un équilibre délicat entre la dépendance historique des pays d’Europe centrale, la pression des lobbies industriels et la crainte d’une pénurie d’électricité. Le business de Lingen est parfaitement légal, mais politiquement toxique. Chaque kilogramme d’uranium transformé dans l’usine allemande rapporte de l’argent à Moscou, via les droits de licence et les contrats de fourniture de matières premières.
Nuclear fuel, le maillon faible des sanctions européennes
Pourquoi les sanctions épargnent-elles le nucléaire russe ? La réponse est multiple. D’abord, les pays d’Europe centrale et orientale dépendent historiquement des réacteurs VVER, qui ne peuvent fonctionner qu’avec un combustible spécifique. Importer ce combustible ailleurs qu’en Russie est techniquement possible, mais nécessite des années de certification et de tests.
Ensuite, les lobbies industriels du nucléaire pèsent lourd dans les capitales européennes. EDF, Framatome et leurs partenaires est-européens plaident pour une « exception nucléaire » dans les sanctions, arguant que la sécurité d’approvisionnement électrique est trop importante pour être compromise. Enfin, la crainte d’une pénurie d’électricité en cas d’arrêt brutal des livraisons russes paralyse les décideurs.
Le résultat est un angle mort béant dans la stratégie de découplage énergétique. L’Europe continue d’acheter du gaz russe par gazoducs interposés, du pétrole via des tankers et de l’uranium via des contrats de licence. Le projet de Lingen n’est que la partie émergée d’un iceberg bien plus large : l'uranium russe reste un maillon essentiel de la stratégie nucléaire française, et l’Allemagne en devient le hub de transformation.
« C’est de la folie » : le cri d’alarme des écologistes et des ONG
Konstantin von Notz, député Vert allemand et figure de la lutte antinucléaire, ne mâche pas ses mots : « C’est de la folie d’autoriser un tel projet par les temps qui courent. » Juliane Dickel, du BUND (association allemande de protection de l’environnement), ajoute : « L’Allemagne ne doit pas financer la guerre menée par la Russie. » Vladimir Slivyak, coprésident d’Ecodefense, ONG environnementale russe aujourd’hui exilé en Allemagne, résume le paradoxe : « Ce n’est pas une diversification, c’est une continuation de la dépendance. »
Les ONG dénoncent un double discours. L’Allemagne se présente comme un leader de la transition énergétique, mais elle autorise sur son sol une activité qui profite directement au Kremlin. Les 11 000 oppositions écrites déposées lors de la consultation publique n’ont pas suffi à faire fléchir le gouvernement régional. Pour les écologistes, ce projet est une tache indélébile sur la réputation environnementale de l’Allemagne.
La guerre des Verts et le grand embarras de la coalition allemande
Le projet de Lingen met à nu les fractures de la coalition « feu tricolore » qui gouverne l’Allemagne. La Basse-Saxe, dirigée par le SPD, a donné l’autorisation. Le gouvernement fédéral, où les Verts occupent le ministère de l’Économie, a émis un avis conditionnel en février 2026. Les Verts sont furieux, mais leur marge de manœuvre est limitée.
L’opposition, de son côté, dénonce l’hypocrisie générale. La CDU et l’AfD pointent du doigt la contradiction : l’Allemagne ferme ses propres centrales nucléaires pour des raisons idéologiques, mais elle fabrique du combustible pour les centrales étrangères. Pour la CDU, c’est la preuve que la sortie du nucléaire était une erreur. Pour l’AfD, c’est une démonstration de la faiblesse du gouvernement face aux intérêts français et russes.
Les Verts pris à leur propre piège idéologique
Le paradoxe est cruel pour les Verts allemands. Le parti écologiste a imposé la sortie du nucléaire pour des raisons de sécurité et de protection de l’environnement. Mais il ne peut pas empêcher ce projet, qui repose sur la technologie russe et qui profite à une industrie qu’il combat.
Sylvia Kotting-Uhl, députée Verte et ancienne porte-parole du groupe parlementaire sur les questions nucléaires, résume le malaise : « C’est absurde de fermer toutes les centrales nucléaires allemandes tout en continuant à livrer des combustibles à des centrales étrangères. » Les Verts se retrouvent coincés entre leur idéologie antinucléaire et leur opposition à la Russie de Poutine. Ils ne peuvent pas soutenir le projet, mais ils ne peuvent pas non plus le bloquer.
Basse-Saxe contre Berlin : le fédéralisme à l’épreuve du nucléaire
Le droit allemand donne au gouvernement régional le dernier mot sur les autorisations industrielles. Berlin peut émettre un avis, mais il ne peut pas imposer son veto. Ce cas illustre les limites du pouvoir fédéral face aux Länder, en particulier sur les questions énergétiques stratégiques.
La Basse-Saxe a joué la carte de l’emploi et de l’industrie. Lingen est un bassin d’emploi important dans une région qui perd des usines. Le SPD local a estimé que les 400 emplois directs et les retombées économiques justifiaient l’autorisation. Mais ce calcul ignore la dimension géopolitique du projet. En donnant son feu vert, la Basse-Saxe a créé un précédent dangereux : d’autres Länder pourraient être tentés d’accueillir des activités liées à des entreprises russes, sous couvert de création d’emplois. Ce n’est pas la première fois que les désaccords entre la France et l'Allemagne sur le nucléaire créent des tensions au sein de la coalition.
Prague, Budapest, Sofia : ces capitales otages du nucléaire russe
Le projet de Lingen ne concerne pas seulement l’Allemagne. Il a des répercussions directes sur quatre pays d’Europe centrale et orientale : la République tchèque, la Bulgarie, la Hongrie et la Slovaquie. Ces pays possèdent des réacteurs de conception soviétique VVER, qui nécessitent un combustible spécifique.

Sans le combustible de Lingen, ils restent dépendants de Rosatom pour leurs approvisionnements. Avec Lingen, ils dépendent d’une licence russe, mais avec un intermédiaire européen. Le projet est présenté comme une diversification, mais les ONG le qualifient de statu quo. La dépendance change de forme, mais elle ne disparaît pas.
L’Europe centrale coincée entre l’OTAN et la centrale russe
La dépendance aux réacteurs VVER est un héritage direct de la Guerre Froide. Ces pays ont construit leurs infrastructures énergétiques sous l’influence soviétique, et ils en subissent encore les conséquences. Aujourd’hui membres de l’OTAN et de l’UE, ils cherchent à diversifier leurs approvisionnements, mais leurs centrales sont verrouillées technologiquement.
Le projet de Lingen est présenté comme une bouée de sauvetage politique. En achetant du combustible produit en Allemagne, ces pays peuvent afficher une certaine indépendance vis-à-vis de Moscou. Mais en réalité, ils changent simplement de fournisseur tout en conservant la même technologie sous licence. La France et l’Allemagne deviennent les intermédiaires d’un business qui profite toujours au Kremlin. Ce rapprochement stratégique entre Paris et Varsovie, symbolisé par l'exercice commun franco-allemand de dissuasion nucléaire, prend ici une tout autre dimension.
2030, l’échéance fatidique : Framatome peut-il créer son propre VVER ?
L’objectif affiché de Framatome est de développer son propre combustible VVER sans licence russe d’ici 2030. Si l’entreprise réussit, l’Europe pourra enfin se passer de la technologie russe. Si elle échoue, la dépendance est reconduite pour des décennies.
Le défi est colossal. Développer un combustible nucléaire nécessite des années de recherche, des tests en réacteur et une certification par les autorités de sûreté. Framatome part de zéro, alors que Rosatom cumule des décennies d’expérience. Les coûts de R&D sont opaques, et personne ne sait si le calendrier sera tenu. En attendant, la licence russe reste la seule option viable, et Lingen devient le symbole de cette impasse technologique.
Le nouveau visage de l’atome français : EDF, maillon faible ou stratège du nucléaire ?
La position de la France dans cette affaire est ambiguë. EDF et Framatome sont les fers de lance de la renaissance nucléaire européenne, mais ce projet ternit leur image. Est-ce un coup de maître géopolitique, qui permet de contourner les sanctions pour sauver l’Europe de l’Est ? Ou une faute politique, qui blanchit Rosatom et légitime son business en Europe ?
Les deux lectures s’affrontent. D’un côté, EDF argue que si Framatome ne produit pas ce combustible, un autre acteur le fera — la Chine, l’Inde ou la Corée du Sud. Au moins, en le faisant, la France garde un certain contrôle sur la chaîne de valeur. De l’autre côté, les critiques estiment que Framatome offre une couverture légale et politique au business de Rosatom en Europe, et que la France apparaît à la fois comme le sauveur et le complice.
L’art de la guerre économique : EDF joue-t-il un double jeu ?
La thèse d’EDF est simple : « Si nous ne le faisons pas, quelqu’un d’autre le fera. » La Chine et l’Inde sont déjà en train de développer leurs propres capacités de production de combustible VVER. Si l’Europe laisse ce marché à d’autres, elle perd tout levier de négociation.
Mais cette logique a ses limites. En acceptant de produire sous licence russe, Framatome donne une légitimité commerciale à Rosatom. Les clients est-européens peuvent continuer à acheter du combustible russe sans avoir à assumer la honte politique d’un contrat direct avec Moscou. Le « made in Germany » sert de cache-sexe à une dépendance qui perdure. C’est exactement le genre de contradiction stratégique que l'Europe doit résoudre si elle veut réellement relancer le nucléaire.
L’ambiguïté française face à Moscou
La France entretient une relation ambiguë avec la Russie dans le domaine nucléaire. Elle continue d’acheter de l’uranium russe pour ses propres centrales, via des contrats de long terme. Elle maintient des liens industriels avec des entités du Kremlin via les contrats de maintenance et de combustible. Le projet Lingen est le symbole de cette ambiguïté.
Peut-on être le champion de l’indépendance énergétique européenne et le partenaire technique de Moscou ? La question est posée. Pour l’instant, la réponse est oui, mais le prix à payer est lourd. La France perd en crédibilité auprès de ses alliés européens, et elle donne des armes à ceux qui dénoncent l’hypocrisie de la politique étrangère européenne.
Conclusion : Lingen, un pont vers l’indépendance ou un piège russe pour l’Europe ?
Le projet de Lingen est un concentré des contradictions de l’UE : sortie du nucléaire contre exportation, sanctions contre pragmatisme, souveraineté contre dépendance technique. L’Allemagne, qui a tourné le dos à l’atome, devient le hub de production du combustible nucléaire russe pour l’Europe centrale. La France, qui se veut le leader de la renaissance nucléaire, se fait l’intermédiaire technique de Rosatom.
Lingen est soit un passage obligé vers l’indépendance énergétique de l’Europe de l’Est, soit un piège russe en « made in Germany ». L’échéance de 2030, date à laquelle Framatome promet un combustible 100 % occidental, dira qui de Framatome ou du Kremlin aura gagné ce pari. Sans transition réussie, l’Europe aura simplement délocalisé sa dépendance sans la réduire. Le combustible sera allemand, la licence russe, et la souveraineté une illusion de plus.