Une ambiance lourde et électrique règne actuellement dans la salle d'audience de Los Angeles, où se tient un procès historique promis de marquer l'histoire du numérique. Ce n'est plus une simple affaire de violation de données ou de pratiques anticoncurrentielles : pour la première fois, un jury civil doit trancher sur la conception même d'un produit technologique, assimilé par l'accusation à une marchandise dangereuse et intrinsèquement nocive. Au cœur de cette bataille juridique sans précédent, l'analogie frappante de l'avocat Mark Lanier résonne avec force : ces entreprises ont construit de véritables machines à sous numériques, conçues pour programmer les cerveaux des enfants. Sous les feux des projecteurs, Mark Zuckerberg a dû descendre de son piédestal pour témoigner, confronté à des années de décisions stratégiques. La question centrale qui hante les murs du tribunal dépasse le cadre juridique pour interroger notre propre libre arbitre : notre dépendance chronique aux écrans est-elle le fruit d'un choix personnel, ou le résultat calculé d'une prouesse technique d'ingénierie comportementale ?

Los Angeles : le procès qui révèle l'envers du décor
Ce procès, qui se déroule sur six semaines devant un jury californien, représente bien plus qu'une simple énième bataille juridique opposant des géants de la Tech à des utilisateurs mécontents. Il constitue une mise en accusation radicale du modèle économique fondé sur l'attention, désormais pointé du doigt pour ses conséquences dévastatrices sur la santé publique. Pour la première fois, ce ne sont pas des violations de la vie privée ou des monopoles qui sont jugés, mais la structure même des algorithmes et les choix de design effectués par les ingénieurs. Les avocats des plaignants arguent que ces fonctionnalités n'ont rien d'anodin ni de fortuit : elles seraient le résultat d'une volonté délibérée de créer une dépendance physiologique, comparable à celle engendrée par les substances illicites ou les jeux de hasard.
L'enjeu dépasse largement les frontières des États-Unis. Alors que des millions de jeunes à travers le monde passent une partie considérable de leur vie éveillée le nez collé à un écran, ce procès force la société à regarder en face ce qu'elle savait peut-être confusément, mais refusait d'admettre. Les documents présentés à la barre, les témoignages poignants de victimes et les aveux gênants de dirigeants de haut niveau tracent un tableau noir. Celui d'une industrie qui aurait sciemment sacrifié la santé mentale d'une génération entière sur l'autel de la croissance et du profit, transformant l'outil de connexion tant vanté en instrument de captation psychologique.
Une première juridique mondiale
Jamais auparavant un jury n'avait été appelé à se prononcer sur la nature intrinsèquement addictive d'une plateforme sociale. Ce procès fait office de « test », ou de « bellwether trial », parmi les milliers de plaintes qui attendent d'être traitées. Si les familles obtiennent gain de cause, cela pourrait ouvrir la porte à un torrent de procédures similaires à travers le monde, contraignant l'ensemble de l'industrie technologique à repenser ses méthodes. Les yeux du monde entier sont rivés sur ce tribunal de Los Angeles, car le verdict pourrait définir les règles du jeu numérique pour les décennies à venir. Il ne s'agit plus simplement de condamner des pratiques passées, mais d'établir un précédent juridique capable de réguler l'avenir de la conception des interfaces numériques.
L'analogie de la machine à sous
L'utilisation du terme « machine à sous » par le juriste Mark Lanier dépasse la simple métaphore médiatique pour toucher au cœur du mécanisme psychologique incriminé. Selon les experts, ces applications fonctionnent selon le principe de la « récompense variable imprévisible ». À l'image d'un joueur de casino actionnant le levier d'une machine à sous dans l'espoir d'un gain aléatoire, les utilisateurs scrollent indéfiniment leur fil d'actualité en quête d'une validation ou d'une alerte. Cette comparaison frappante déplace la culpabilité : au lieu d'incriminer la faiblesse individuelle, elle pointe du doigt la responsabilité des ingénieurs. L'idée avancée est que la plateforme est intentionnellement bâtie pour maintenir le cerveau dans un état d'attente perpétuelle, semblable à un mécanisme déséquilibré. Cette « machine à sous » ne distribue pas de l'argent, mais des doses de dopamine sociale, piégeant l'utilisateur dans une boucle de quête impossible.
Une plaignante de 20 ans raconte : « C'est trop dur d'être sans »
Au-delà des arguments techniques et des expertises, le procès prend une dimension humaine déchirante grâce au témoignage de Kaley, identifiée sous les initiales KGM. À seulement 20 ans, cette jeune femme incarne le visage d'une génération sacrifiée sur l'autel de l'engagement utilisateur. Son récit commence malheureusement trop tôt, à l'âge de 6 ans, avec l'ouverture de son premier compte YouTube, suivi d'Instagram à seulement 9 ans. Ce qui devait être un divertissement bascule rapidement dans l'enfer : dès l'âge de 10 ans, Kaley plonge dans une dépression sévère et entame des comportements d'automutilation. Son histoire n'est pas un cas isolé, mais celle d'une victime prototype d'un système qui a capturé son développement neurologique pour en faire une utilisatrice captive.
Aujourd'hui, bien que consciente des ravages causés sur sa santé mentale, Kaley exprime avec une détresse poignante l'impossibilité de se libérer de cet emprise. Devant le tribunal, ses mots résonnent comme un aveu d'impuissance face à une technologie plus forte que sa volonté : « Je ne peux pas… c'est trop dur d'être sans ». Cette phrase résume à elle seule la tragicomédie moderne : l'incapacité de déconnecter, même lorsque l'outil est reconnu comme la source de sa souffrance. Ce témoignage permet de valider, par l'expérience vécue, les théories sur l'accoutumance, tout en rappelant que derrière les statistiques et les algorithmes se cachent des jeunes vies brisées. Ce drame individuel fait écho à d'autres tragédies récentes, comme celle de Melvyn (4Melvn) à 22 ans : le drame de l'A6B et l'ombre de TikTok, illustrant l'urgence de la situation.
L'enfermement dans les filtres de beauté
L'un des aspects les plus insidieux du récit de Kaley concerne l'impact dévastateur des filtres de beauté Instagram sur sa perception de soi. Ces outils, souvent présentés comme des divertissements inoffensifs, ont en réalité agi comme un miroir déformant permanent. En grandissant avec une version retouchée et irréelle de son propre visage, Kaley a développé une dysmorphie corporelle sévère, ne parvenant plus à aimer ou même à reconnaître son visage naturel. Les filtres d'Instagram, bien plus agressifs dans leur quête de perfection plastique que ceux de concurrents comme Snapchat, ont alimenté sa détresse psychologique en lui imposant un standard de beauté physiquement inatteignable. Ce n'est pas un simple jeu de maquillage virtuel, mais un vecteur puissant d'insécurité qui piège les adolescentes dans une quête éternelle d'une validation basée sur une apparence fabriquée de toutes pièces par des intelligences artificielles. Mark Zuckerberg, fondateur et président-directeur général de Meta.
De l'usage à l'accro : une trajectoire précoce
La chronologie de l'exposition de Kaley aux écrans est particulièrement édifiante et sert de base à l'accusation selon laquelle Meta cible délibérément les plus vulnérables. L'inscription sur Instagram à 9 ans, soit un âge bien inférieur à la limite théorique des 13 ans, marque le début d'une descente aux enfers. L'apparition quasi simultanée de troubles graves — dépression, automutilation, troubles de l'image corporelle — n'est pas une coïncidence selon les plaignants, mais la conséquence directe de son exposition à un environnement toxique. En accédant si tôt à une plateforme conçue pour des adultes, sans les garde-fous nécessaires, le cerveau en plein développement de Kaley n'a jamais eu la chance de construire une estime de soi saine, hors de la validation numérique. Cette trajectoire précoce démontre comment l'addiction n'est pas seulement une question de temps d'écran, mais une capture du développement psychologique de l'enfant.
L'email de 2015 : quand la « conception trompeuse » devenait un objectif
Si le témoignage de Kaley fournit la preuve émotionnelle du dommage, l'élément clé de l'accusation réside dans un document froid et calculateur : un email de Mark Zuckerberg datant de 2015. Présenté comme pièce à conviction, ce mémo interne révèle l'obsession du dirigeant pour une métrique précise : l'augmentation significative du temps de connexion des utilisateurs. Cette communication au sein de l'entreprise revêt une importance capitale, car elle démontre une volonté délibérée de structurer le produit autour de la captation de l'attention. En opposition avec les déclarations publiques qui célèbrent le lien social, les directives internes de Mark Zuckerberg visaient explicitement à capter l'attention à tout prix, transformant l'objectif de croissance en une injonction technique absolue.
Les accusateurs soutiennent que cet impératif commercial a piloté des décisions techniques qui sont désormais qualifiées de « conception trompeuse », visant à piéger les cerveaux immatures pour les retenir plus longtemps. Cet impératif de croissance du temps d'écran a conduit les ingénieurs à supprimer systématiquement toutes les barrières visuelles ou fonctionnelles pouvant inciter l'utilisateur à quitter l'interface. Chaque fonctionnalité devait être réglée pour optimiser l'engagement, créant un environnement psychiquement éprouvant à délaisser. Cela démontre que la dépendance n'est pas un incident regrettable, mais le résultat calculé d'une stratégie d'entreprise soigneusement élaborée. Le courrier datant de 2015 agit comme une preuve irréfutable qui lie les plus hautes sphères de la direction aux mécanismes d'addiction déployés sur le terrain.
Le ciblage illégal des moins de 13 ans
Le témoignage de Mark Zuckerberg lors de ce procès a été particulièrement éclairant sur la question de l'âge des utilisateurs. Confronté à des documents internes montrant qu'une part massive des utilisateurs de 10 à 12 ans étaient présents sur Instagram, le PDG a admis que l'entreprise savait que les enfants mentaient sur leur âge pour s'inscrire. Plus grave encore, des notes stratégiques révélaient une pensée pragmatique : pour gagner gros avec les adolescents, il fallait les recruter lorsqu'ils sont encore des « tweens » (pré-adolescents). Cela implique une violation délibérée des propres politiques de l'entreprise, qui interdisent théoriquement les comptes des moins de 13 ans. L'argumentation des familles est implacable : Meta a sciemment choisi de cibler ces enfants trop jeunes pour comprendre les enjeux, dans le but de créer des clients à vie pour la marque, en toute connaissance des risques psychologiques encourus.
L'économie de l'attention : le temps comme monnaie
Pour comprendre la racine du problème, il faut analyser le modèle économique sous-jacent, celui de l'économie de l'attention. Comme le soulignent les analyses économiques, si le service est gratuit pour l'utilisateur, c'est parce que ce dernier n'est pas le client, mais le produit. La monnaie réelle de ces plateformes, ce n'est pas l'abonnement, c'est le temps de cerveau disponible. L'objectif de croissance du temps passé demandé par Zuckerberg en 2015 n'était donc pas philanthropique ; il était purement financier. Plus un utilisateur passe de temps sur l'application, plus il génère de données personnelles, et plus il peut être exposé à de la publicité ciblée. C'est le moteur financier de l'addiction : pour maximiser le profit, il faut impérativement maximiser la rétention, coût que coûte, et quitte à sacrifier la santé mentale des plus jeunes.
Infinite scroll et « Pour Toi » : l'anatomie d'une drogue numérique
Pour comprendre comment l'application crée un tel besoin, il faut décortiquer les mécanismes techniques incriminés, souvent invisibles pour l'utilisateur lambda. Ce sont des motifs de conception précis que l'on retrouve aujourd'hui sur la plupart des plateformes : le défilement infini (ce fil qui ne se termine jamais, nous incitant à continuer indéfiniment), les boutons « like » qui fonctionnent comme des récompenses immédiates, et les pages « Pour Toi », ces flux d'hyper-personnalisation qui analysent chaque geste pour servir le contenu le plus accrocheur. Les experts comparent ces fonctionnalités au fonctionnement des machines à sous : l'utilisateur tire le levier (fait défiler son écran) et reçoit une récompense imprévisible (une vidéo drôle, une photo d'un ami, un like). Cette imprévisibilité est la clé ; le cerveau ne sait jamais quand la prochaine récompense arrivera, ce qui maintient un état d'alerte constant.
Les neuroscientifiques expliquent que le cerveau adolescent, dont le cortex préfrontal (responsable du contrôle des impulsions) est encore en développement, est particulièrement vulnérable à ces mécanismes. Cette architecture logicielle exploite les failles biologiques de notre cerveau pour créer une habitude. Ce n'est pas de l'amélioration utilisateur, c'est du « behavioral design » appliqué à l'excès pour neutraliser la volonté de l'utilisateur.
Le piège de la boucle de récompense à 15 secondes
Le rythme effréné imposé par les formats courts, tels que les Reels ou TikTok, constitue une arme redoutable pour captiver l'attention. Le Professeur Christian Montag, expert en psychologie, résume parfaitement le phénomène en notant que dans ces environnements, quelque chose de nouveau se passe toutes les quinze secondes. Cette cadence infernale, couplée à l'autoplay qui lance automatiquement la vidéo suivante, maintient le cerveau dans un état d'attente perpétuelle. Même si le contenu visionné est médiocre, le cerveau reste coincé dans l'anticipation que le prochain sera meilleur, libérant ainsi de petites bouffées de dopamine. C'est une boucle de récompense ultra-rapide qui ne laisse aucun temps de répit, ni pour la réflexion, ni pour l'ennui, ce dernier étant pourtant essentiel au développement cognitif et créatif.
Retirer les freins : la fin du « stop scroll »
Une stratégie particulièrement insidieuse a été la suppression volontaire de tous les signaux de fin dans l'interface. Dans les premières versions du web ou des applications, on atteignait le « bas de page », un moment naturel pour s'arrêter. Avec l'infinite scroll, ce signal a disparu. De même, les designers ont travaillé à minimiser la friction nécessaire pour ouvrir l'application et à maximiser celle pour la fermer. L'absence de compteurs de temps visibles ou la difficulté à trouver les paramètres de confidentialité ne sont pas des erreurs d'interface, mais des choix consciemment opérés pour maximiser le temps de cerveau disponible. Chaque obstacle technique à la sortie de l'application a été méthodiquement retiré, transformant l'utilisateur en un passager clandestin d'un train qui ne s'arrête jamais.

« Ils savaient » : les dossiers explosifs de Frances Haugen
Si l'aspect technique de l'addiction est aujourd'hui bien documenté, c'est la preuve de la connaissance interne qui rend le procès si explosif. Les révélations de Frances Haugen, l'ancienne salariée devenue lanceuse d'alerte en 2021, ont jeté une lumière crue sur le décalage entre le discours public de Meta et la réalité de ses recherches. Les documents qu'elle a transmis ont prouvé que les dangers n'étaient pas une surprise pour l'entreprise, mais une certitude documentée depuis des années. Les équipes internes de Facebook savaient, chiffres à l'appui, qu'Instagram rendait les adolescentes plus malheureuses, mais ces informations ont été enfouies ou minimisées pour ne pas nuire au business.
Les chiffres cités dans ces études internes sont glaçants. On apprend par exemple qu'au Royaume-Uni, parmi les adolescentes ayant eu des pensées suicidaires, une proportion significative affirme qu'Instagram a contribué directement à ces pensées. C'est une corrélation massive que l'entreprise ne pouvait ignorer. Cette dissimulation systématique est au cœur de l'accusation de négligence caractérisée : non seulement Meta a créé un produit potentiel dangereux, mais en plus, elle a refusé d'informer le public et les parents des risques identifiés, préférant protéger ses profits.
Le déni public face aux évidences internes
Pendant des années, la communication de Meta face à ces accusations a consisté à nier l'existence d'un consensus scientifique. En public, les représentants de l'entreprise répètent que les recherches sont mitigées et que les effets positifs des réseaux sociaux sont souvent ignorés. Pourtant, les diapositives internes contredisent formellement ce déni. L'une d'elles admettait froidement qu'un adolescent sur cinq dit qu'Instagram nuit à son estime de soi. Ce déni stratégique, consistant à plaider l'incertitude scientifique alors même que les propres données de l'entreprise sont alarmantes, est un élément central du dossier. Il montre une volonté délibérée de tromper l'opinion publique sur la nature toxique du produit, un peu comme l'industrie du tabac avait pu le faire par le passé sur les effets cancérigènes de la nicotine.
La priorité donnée à la croissance
Les documents de Frances Haugen révèlent également que, face au choix entre la sécurité des utilisateurs et la croissance de la plateforme, Meta a systématiquement choisi la seconde. Des projets visant à modifier l'algorithme pour réduire la toxicité ont été abandonnés ou retardés car ils risquaient de réduire l'engagement. Cette hiérarchisation des priorités démontre que la nocivité n'était pas une conséquence involontaire, mais un risque accepté, voire calculé, pour assurer la domination du marché. Le fait que l'entreprise ait continué à déployer des fonctionnalités addictives pour les jeunes, tout en connaissant l'impact sur leur santé mentale, est au cœur de l'accusation de négligence caractérisée.
En France, le miroir des statistiques : 76 % des 16-25 ans touchés
Ce qui se joue à Los Angeles n'est pas une simple histoire américaine ; il s'agit d'un miroir tendu à la société française, où les chiffres sont tout aussi alarmants. Selon l'étude réalisée par Diplomeo et BDM en 2025 auprès de 444 jeunes âgés de 16 à 25 ans, la pénétration d'Instagram reste massive, touchant 76 % de cette tranche d'âge. Bien qu'en légère baisse par rapport aux 90 % observés en 2023, l'application demeure un canal central de la vie sociale numérique. Plus inquiétant encore est l'intensité de l'usage : 23 % des jeunes interrogés déclarent passer plus de 5 heures par jour sur ces plateformes. Ce ne sont plus des moments perdus, mais des vies entières vécues au travers d'un écran, au détriment des activités physiques, sociales et scolaires.
L'étude met également en lumière la prévalence du sentiment de dépendance. Pas moins de 88 % des jeunes Français estiment ne pas pouvoir se passer de l'application au quotidien, ou seulement pour quelques jours. Ce chiffre confirme, à l'échelle de la population hexagonale, la validité clinique des mécanismes d'addiction décrits lors du procès de Los Angeles. La « passation », ce temps de cerveau disponible capté par les algorithmes, est devenue une norme sociale contre laquelle les individus se sentent impuissants. Pour en savoir plus sur les débats actuels concernant la protection des mineurs face à ces plateformes, il est crucial d'examiner les mesures de l'interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs : efficace ou dangereuse ?.
L'incapacité à décrocher : le chiffre silencieux de 88 %
Le chiffre de 88 % de jeunes incapables de se déconnecter agit comme un signal d'alarme majeur pour les autorités de santé publique. Il dépasse la simple notion d'habitude pour basculer dans celle de l'assujettissement. Lorsque neuf jeunes sur dix avouent leur impuissance face à l'outil, cela signifie que le libre arbitre est fortement compromis. Cette incapacité à décrocher nourrit un cercle vicieux : l'anxiété de rater quelque chose (la fameuse FOMO) pousse à se connecter, et le temps passé sur l'application alimente l'anxiété et l'insatisfaction. C'est la validation statistique que la « machine à sous » décrite par les avocats californiens fonctionne aussi parfaitement dans les lycées et les universités françaises que sur le sol américain.
Le stress et la perte de temps : les conséquences quotidiennes
Les conséquences de cette hyperconnexion se lisent également dans le ressenti quotidien des utilisateurs. L'étude Diplomeo/BDM met en évidence que les jeunes eux-mêmes identifient le stress et la perte de temps comme les effets néfastes majeurs de leur utilisation. Par ailleurs, le cyberharcèlement reste une préoccupation centrale, avec 41 % des victimes déclarant avoir subi des agressions sur Instagram, contre 30 % sur Snapchat. Ces chiffres démontrent que le modèle économique de Meta, fondé sur l'engagement émotionnel et l'interaction, se nourrit directement des pires pulsions humaines : le jugement, la comparaison et l'agressivité. Le stress généré par le besoin de performance sociale sur la plateforme alimente en retour l'addiction, les utilisateurs se reconnectant pour vérifier leur statut ou leur réputation dans ce numérique.
Verdict final : une amende suffira-t-elle à casser l'algorithme ?
Alors que le procès touche à sa conclusion, tous les regards se tournent vers les sanctions potentielles qui pourraient être prononcées contre Meta. L'enjeu dépasse largement le cadre d'une simple indemnisation financière, aussi élevée soit-elle. Les 29 procureurs généraux américains à l'initiative de la procédure ont formulé des demandes qui, si elles étaient acceptées par le jury, obligeraient Meta à une refonte totale de son modèle d'affaires. Ils ne demandent pas seulement de l'argent, mais une injonction structurelle : la suppression pure et simple des comptes des moins de 13 ans, la destruction des données collectées illicitement sur les mineurs, et surtout, la suppression des algorithmes et de l'intelligence artificielle utilisant ces données.
Il est à noter que d'autres géants du secteur, comme TikTok et Snapchat, ont choisi de transiger et de payer des sommes confidentielles pour éviter ce type de procès au public. Mais pour Meta, l'heure est au combat. La demande la plus radicale reste la modification des algorithmes. Si le tribunal ordonne de retirer les mécanismes d'engagement addictifs pour les mineurs, cela pourrait signifier la fin du modèle « infinite scroll » et des recommandations hyper-ciblées pour cette population. C'est une menace existentielle pour une entreprise dont la valorisation boursière repose sur la promesse d'un engagement utilisateur perpétuel. Face à cette demande, Meta tente de défendre Instagram : tout savoir sur le réseau social qui a révolutionné nos vies, tout en minimisant son rôle dans la crise de santé mentale.
L'injonction : l'arme nucléaire juridique
Une injonction visant à modifier le code source même des applications Instagram et Facebook constitue une arme juridique d'une puissance rarement utilisée contre les GAFAM. Contrairement aux amendes, qui sont souvent perçues comme un simple coût opérationnel par ces mastodontes financiers, la modification de l'algorithme touche au cœur du réacteur. Exiger la suppression des systèmes de recommandation basés sur l'analyse comportementale reviendrait à forcer Meta à revenir à une version antérieure et « bête » de ses réseaux sociaux, une version chronologique sans tri automatisé. Pour les procureurs, c'est la seule manière de garantir que l'entreprise ne puisse pas contourner les règles en modifiant simplement quelques lignes de code pour continuer à piéger les jeunes esprits.
Vers un « Instagram sans dopamine » ?
La question technique et philosophique qui se pose désormais est de savoir s'il est possible de créer un Instagram « sans dopamine ». En supprimant le défilement sans fin, en masquant les compteurs de « J'aime », l'influence dominante d'Instagram provient de la continuité de ses gratifications et de sa grande simplicité d'usage. Toutefois, si la justice contraignait l'application à instaurer des restrictions, telles que la désactivation des notifications nocturnes pour les plus jeunes, son pouvoir de fascination s'en trouverait mécaniquement réduit. En rendant l'expérience moins addictive, ce sont les piliers mêmes du modèle économique de la plateforme qui se verraient directement menacés. Le risque est grand de voir sa base d'utilisateurs migrer massivement vers des concurrents moins régulés, installés dans des juridictions plus clémentes, considérés comme « moins addictifs ». Cela soulève la question de l'efficacité d'une régulation nationale ou locale face à un internet mondialisé.
Conclusion : De la « tech » à la « toxique », un basculement historique
Ce procès marque indéniablement un point de bascule dans notre relation à la technologie. En mettant en lumière l'ingénierie systématique de l'addiction, à travers l'email de 2015 et les mécanismes de l'infinite scroll, et en y opposant la souffrance tangible de victimes comme Kaley, le système judiciaire américain tente de requalifier les réseaux sociaux. Ils ne sont plus ces outils neutres et bienveillants de « tech », mais des produits potentiellement « toxiques », au même titre que l'amiante ou le tabac. La preuve que l'entreprise savait (« Ils savaient ») et a choisi de taire les dangers pour protéger son modèle économique change la nature de la responsabilité.
L'issue de ce procès déterminera si les tribunaux ont le pouvoir de briser le modèle de l'économie de l'attention et d'imposer une éthique par la loi, ou si la responsabilité continuera de reposer sur les épaules des utilisateurs, laissés seuls face à des algorithmes conçus pour les vaincre. Alors que 88 % des jeunes français admettent ne pas pouvoir décrocher, la question n'est plus de savoir si nous aimons ces applications, mais si nous pouvons collectivement nous permettre de laisser continuer une telle prédation sur les cerveaux de nos enfants. Ce qui se joue à Los Angeles, c'est la possibilité de réenchanter le numérique en le rendant humain, ou l'acceptation définitive que notre libre arbitre appartient désormais à l'algorithme.