Premier plan d'une femme debout derrière une vitrine éclairée par un néon rouge, dans une ruelle sombre d'une ville européenne la nuit
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Prostitution : Chiffres, Santé, Législation et Nouveaux Enjeux Numériques

Explorez l'univers complexe de la prostitution : chiffres, législations, enjeux de santé et impact du numérique sur ce marché mondial.

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Souvent qualifiée de « plus vieux métier du monde », la prostitution traverse les siècles en se métamorphosant au gré des évolutions sociales et technologiques. Ce phénomène mondial, loin d’être une simple survivance historique, constitue aujourd’hui une économie parallèle florissante dont les ramifications s’étendent des trottoirs urbains aux recoins les plus sombres d’internet. Derrière les clichés et les débats passionnés se cache une réalité complexe, un marché évalué à des centaines de milliards de dollars, qui interroge profondément nos sociétés sur le consentement, l’autonomie du corps et l’efficacité des politiques publiques. Pour saisir les enjeux contemporains, il est indispensable de naviguer entre l’histoire millénaire de cette pratique, sa réalité économique actuelle et les défis inédits posés par la révolution numérique.

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De Pompéi aux milliards de dollars : une histoire millénaire planétaire

L’histoire de la prostitution est un miroir tendu aux civilisations, révélant leurs tabous, leurs hypocrisies et leurs organisations sociales. Des rites sacrés de la Mésopotamie aux bordels réglementés de l’Europe moderne, l’échange de services sexuels contre rémunération a toujours existé, oscillant entre acceptation sociale et répression morale. Cet invariant humain s’est constamment adapté aux structures économiques de chaque époque, survivant aux bouleversements pour se perpétuer aujourd’hui sous la forme d’une industrie mondiale aux contours parfois flous.

Des temples d’Ishtar à la normalisation romaine : les origines sacrées et profanes

Les premières traces archéologiques et textuelles de la prostitution remontent à la haute Antiquité, où elle pouvait revêtir une dimension sacrée. Vers 2400 avant notre ère, dans la cité sumérienne d’Uruk, des pratiques de prostitution sacrée étaient associées au culte de la déesse Ishtar, incarnant la fertilité et la puissance guerrière. Cette institution religieuse, où les prêtresses offraient leur corps pour honorer la déesse, se retrouve dans diverses cultures du Proche-Orient ancien, illustrant une conception du sexe liée au divin et à la communauté. Plus tard, dans l’Empire romain, la prostitution perd sa dimension sacrée pour devenir une activité commerciale banalisée et régulée. Les fresques érotiques du Lupanar de Pompéi, découvertes intactes, témoignent d’une pratique intégrée au paysage urbain, avec ses tarifs affichés et ses lieux dédiés, loin de toute clandestinité.

L’héritage du « système français » et la diffusion du réglementarisme en Europe

La gestion moderne de la prostitution en Occident a été profondément marquée par le modèle français du XIXe siècle, connu sous le nom de « régulationnisme ». Théorisé notamment par Alexandre Parent-Duchâtelet en 1836, ce système considérait la prostitution comme un « mal nécessaire », une soupape de sécurité indispensable pour préserver l’ordre public et la santé des hommes. L’État ne cherchait pas à éradiquer la pratique, mais à la contrôler étroitement via la création de la police des mœurs et la tolérance de maisons closes soumises à des inspections sanitaires régulières.

L’influence de la France napoléonienne permit l’exportation de ce modèle à travers l’Europe. Des pays comme la Russie tsariste légalisèrent les bordels en 1843 sur ce principe, tandis que le Royaume-Uni adopta les Contagious Diseases Acts dans les ports et garnisons, visant à contrôler les maladies vénériennes chez les prostituées. Ce réglementarisme, fondé sur la surveillance policière et médicale des femmes, a posé les bases philosophiques et administratives des débats contemporains sur la gestion étatique de la sexualité commerciale, un héritage lourd de conséquences.

Une industrie mondiale de 100 milliards de dollars : l’ampleur économique contemporaine

Ce passé lointain éclaire l’ampleur vertigineuse du phénomène aujourd’hui. Si les formes ont évolué, l’échange sexuel marchand demeure une réalité économique massive. Selon les estimations de la Fondation Scelles publiées en 2011, environ 42 millions de personnes se livreraient à la prostitution à travers le monde. Derrière ce chiffre se cache une économie souterraine dont le chiffre d’affaires annuel dépasserait les 100 milliards de dollars. Cette « industrie » mondiale, alimentée par les inégalités économiques, les conflits et la pauvreté, s’est mondialisée, faisant du corps humain une marchandise circulant sur des marchés transnationaux. Cette économie florissante, bien que largement invisible dans les statistiques officielles, influence les flux migratoires et finance des réseaux criminels internationaux.

La prostitution en France aujourd’hui : une population 80 % étrangère et invisible

Le visage de la prostitution en France a connu une mutation radicale au cours des trente dernières années, rompant avec les clichés d’une prostitution nationale et indépendante. La réalité actuelle, documentée par les rapports officiels, révèle une population majoritairement féminine, étrangère et extrêmement vulnérable, souvent sous l’emprise de réseaux criminels sophistiqués. Cette évolution démographique et géographique dessine un paysage où la précarité et l’exploitation sont devenues la norme.

Le basculement démographique : de 20 % à 90 % d’étrangères en trois décennies

Selon un rapport d’information du Sénat publié en 2013, la France compterait entre 20 000 et 40 000 personnes en situation de prostitution. Ce chiffre, déjà significatif, masque une transformation profonde. Dans les années 1990, les personnes prostituées d’origine étrangère ne représentaient qu’environ 20 % de l’effectif total. Aujourd’hui, cette proportion a explosé pour atteindre 80 à 90 %. Ce renversement démographique signale la fin d’une prostitution dite « traditionnelle » et l’avènement d’un modèle dominé par l’importation de victimes de la traite des êtres humains. Ces personnes proviennent majoritairement d’Afrique subsaharienne, d’Europe de l’Est, d’Asie et des Balkans, piégées dans des réseaux de proxénétisme qui utilisent la dette et la coercition psychologique comme moyens de contrôle.

La diversification des modes d’exercice : de la rue à l’appartement privé

La prostitution de rue, bien que toujours visible dans certains quartiers, n’est plus que la partie émergée de l’iceberg. L’activité s’est déplacée vers des espaces plus discrets et contrôlés : appartements privés, salons de massage, bars à hôtesses ou agences d’escort. Cette clandestinité accrue rend le repérage et l’accompagnement des personnes concernées plus difficile pour les associations. Les réseaux criminels qui gèrent ces activités ont développé des méthodes sophistiquées, utilisant internet pour le recrutement et la communication, et organisant la circulation des personnes sur le territoire national et européen. Cette évolution rend la prostitution moins visible mais pas moins violente, enfermant les victimes dans des circuits dont il est très difficile de s’extraire sans une aide extérieure spécialisée. Les prostituées, une réalité mondiale aux multiples visages

Une clientèle stable et âgée : la banalisation d’une pratique socialement réprouvée

Contrairement à certains stéréotypes, le profil du client de la prostitution en France n’est pas celui d’un homme jeune, marginal ou désocialisé. Les études sociologiques, notamment celles citées par le Sénat, dépeignent une réalité plus banale et insérée dans la société. Le recours à la prostitution apparaît comme une pratique constante dans le temps et loin d’être marginale. Les chiffres sont révélateurs : plus d’un homme sur quatre âgé d’au moins 50 ans déclare avoir eu des rapports sexuels payants au moins une fois dans sa vie. Cette clientèle est souvent constituée d’hommes entre 40 et 60 ans, fréquemment en couple, et disposant de revenus moyens à confortables. Cette sociologie met en lumière un écart troublant entre la condamnation morale publique de l’achat d’actes sexuels et sa pratique privée répandue, posant un défi majeur aux politiques publiques visant à faire évoluer les mentalités sur la notion de consentement marchand.

Santé et violences : quand la précarité devient le premier facteur de risque

L’exercice de la prostitution expose les personnes qui la pratiquent à des risques majeurs pour leur intégrité physique et mentale. L’insécurité, les violences et les problèmes de santé constituent le quotidien de nombreuses personnes prostituées, une réalité souvent occultée par les débats idéologiques. Il est crucial de comprendre que la vulnérabilité de cette population est avant tout le produit d’une précarité sociale et économique multifactorielle, et non une conséquence inhérente à l’activité sexuelle elle-même.

Un risque d’homicide vingt fois supérieur à celui des chauffeurs de taxi

La violence est une composante structurelle et quotidienne de la prostitution, particulièrement dans ses formes les plus visibles comme la prostitution de rue. Une étude menée à Colorado Springs sur une période de trente ans (1967-1999) a permis de quantifier cette dangerosité de manière glaçante. Les résultats montrent que le taux d’homicide chez les travailleurs du sexe s’élève à 204 pour 100 000 personnes. Pour donner un ordre de grandeur, ce taux est vingt fois supérieur à celui des chauffeurs de taxi, profession pourtant réputée dangereuse avec un taux de 29 pour 100 000, et cinquante fois supérieur à celui des employés de magasins d’alcool (4 pour 100 000). Cette exposition extrême inclut également les agressions sexuelles, les viols, les coups et blessures, ainsi qu’un harcèlement constant sous forme d’insultes et de menaces. Le taux de dépôt de plainte reste dérisoire, souvent en raison de la méfiance envers les institutions policières ou de la peur des représailles.

VIH et pathologies : déconstruire le mythe du « vecteur épidémique »

L’un des préjugés les plus tenaces associe automatiquement la prostitution à la propagation du VIH et des infections sexuellement transmissibles (IST). Pourtant, un rapport de la Haute Autorité de Santé publié en 2023 apporte un éclairage essentiel et nuancé : la prostitution en soi n’est pas un facteur de risque direct d’infection par le VIH. Les personnes prostituées sont souvent plus conscientes des risques sanitaires et plus vigilantes que la population générale lors des rapports professionnels, utilisant le préservatif comme un « outil de travail » indispensable.

Le risque infectieux augmente considérablement uniquement lorsqu’il est associé à d’autres facteurs de vulnérabilité. La précarité psychologique, sociale, économique et administrative peut pousser certaines personnes à céder aux pressions de leur entourage ou de clients pour accepter des rapports non protégés, souvent moyennant une somme d’argent plus importante. Par ailleurs, les problèmes de santé rencontrés ne se limitent pas aux IST. Le rapport du Sénat de 2013 soulignait l’existence de nombreuses pathologies non sexuelles directement liées aux conditions de vie précaires : troubles respiratoires, problèmes dentaires sévères, dermatologiques ou digestifs. Ces maux, souvent négligés par un système de santé peu accessible aux populations marginalisées, témoignent d’une souffrance globale qui dépasse le seul cadre sexuel.

L’isolement des nouveaux entrants et la pression de la « girl friend experience »

Le rapport de la HAS met également en lumière la vulnérabilité spécifique des personnes débutant dans l’activité ou l’exerçant de manière occasionnelle. Contrairement aux travailleurs du sexe plus expérimentés, ces nouveaux arrivants souffrent d’un isolement accru. Ils ont moins de contacts avec leurs pairs, connaissent mal les réseaux associatifs d’aide et ne maîtrisent pas toujours les codes de sécurité du milieu. Cette solitude face à l’activité constitue un facteur de risque majeur.

Cette vulnérabilité est exacerbée par l’évolution de la demande clientélaire, notamment à travers l’essor de la « girl friend experience » (GFE). Cette pratique consiste pour le client à acheter non seulement un acte sexuel, mais aussi une illusion de relation amoureuse, comprenant des câlins, des conversations intimes et, trop souvent, des rapports sans préservatif. Face à des clients exigeant cette authenticité émotionnelle et physique, les personnes débutantes, désireuses de fidéliser une clientèle ou simplement désargentées, se retrouvent souvent désemparées. La pression pour accepter ces pratiques à haut risque, sans le filet de sécurité d’une communauté d’entraide, les expose violemment aux infections et à la violence psychologique. 

Abolition, régulation ou décriminalisation : la carte complexe de la législation européenne

Face à ces réalités de terrain, les États européens ont adopté des stratégies législatives radicalement différentes, reflétant des conceptions philosophiques opposées de la prostitution. Est-elle une violence à abolir, un travail à réguler ou une activité privée à décriminaliser ? Cette mosaïque juridique, au sein même de l’Union européenne, crée des disparités de traitement et des zones grises exploitables par les réseaux criminels.

Le modèle abolitionniste « nordique » : pénaliser le client pour protéger la victime

La France a opéré un virage législatif majeur avec la loi du 13 avril 2016, adoptant officiellement l’approche dite « nordique », initiée par la Suède en 1999. Le principe fondamental est simple : la personne prostituée est reconnue comme une victime du système prostitutionnel qu’il faut aider à sortir, tandis que l’achat d’acte sexuel devient une infraction pénale punie d’une amende. L’objectif affiché est de tarir la demande pour faire disparaître l’offre, en envoyant un message sociétal fort selon lequel le corps humain ne s’achète pas. Ce modèle contraste avec les anciennes législations françaises, plus tolérantes, qui réprimaient principalement le racolage. Cependant, l’application de cette loi reste débattue, certains acteurs de terrain soulignant les difficultés à poursuivre les clients et la nécessité de renforcer les moyens d’accompagnement social pour offrir des alternatives concrètes aux personnes prostituées.

La décriminalisation néo-zélandaise : améliorer la sécurité, mais exclure les migrants

À l’opposé du spectre juridique se trouve le modèle de la décriminalisation totale, expérimenté en Nouvelle-Zélande avec le Prostitution Reform Act (PRA) de 2003. Cette loi vise à améliorer la sécurité et les droits des travailleurs du sexe en retirant toute infraction pénale liée à l’achat et à la vente d’actes sexuels entre adultes consentants. L’idée est que la reconnaissance légale permet une meilleure protection contre la violence, un accès facilité aux soins et à la justice, et une capacité à négocier des conditions de travail plus sûres.

Cependant, ce système présente une faille majeure soulignée par les chercheurs : l’exclusion des migrants temporaires. Pour lutter contre la traite, la Section 19 de la loi interdit aux personnes titulaires d’un visa temporaire de se prostituer. Cela crée une insécurité juridique paradoxale : les migrants travailleurs du sexe, souvent parmi les plus vulnérables, craignent de signaler des abus ou des violences à la police, de peur d’être immédiatement expulsés. Ainsi, même dans un modèle de décriminalisation, une fracture subsiste entre les citoyens protégés par la loi et les migrants, laissés dans une vulnérabilité persistante et exploitable.

Le morcellement européen : 77,8 % des États vers la légalisation

Le paysage législatif européen reste extrêmement fragmenté, comme le montre une étude du Parlement européen de 2021. La majorité des États membres (environ 77,8 %) s’orientent vers un modèle de légalisation, qu’il soit réglementé (comme en Allemagne ou aux Pays-Bas, où l’activité est reconnue comme un travail soumis à des contrôles sanitaires et fiscaux) ou non réglementé. Face à ce bloc, une minorité de pays maintient une prohibition totale (Croatie, Roumanie) ou a adopté le modèle abolitionniste à la nordique (Suède, France, Irlande). Cette mosaïque crée des disparités qui peuvent favoriser le « tourisme prostitutionnel » et compliquer la coopération policière transfrontalière. L’étude identifie d’ailleurs la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle comme une activité criminelle transnationale majeure dans l’UE, exploitant précisément ces différences législatives.

Webcam et « sugar dating » : comment le numérique redéfinit les frontières de l’acte sexuel

La révolution numérique a profondément bouleversé les codes et les pratiques de la prostitution, déplaçant une partie du marché de l’espace physique vers l’espace virtuel. Ces nouvelles formes de monétisation du corps brouillent les frontières légales traditionnelles et posent des défis inédits aux législateurs, souvent dépassés par la rapidité des innovations technologiques.

L’arrêt de la Cour de cassation de 2022 : le « camming » hors du champ de la prostitution

Le droit français a dû récemment s’adapter à l’essor spectaculaire du « camming » ou webcam sexuelle. Dans un arrêt rendu le 18 mai 2022, la Cour de cassation a apporté une précision juridique majeure : elle a jugé que le camming ne constitue pas de la prostitution au sens strict de la loi française. Le raisonnement repose sur un critère physique incontournable : l’absence de contact corporel entre la personne qui se filme et le client qui regarde et paie. Puisque la définition légale de la prostitution requiert un contact sexuel physique, son champ d’application s’arrête là où commence la virtualité.

Cette décision a des conséquences pratiques immédiates. Ni l’acheteur de tokens sur une plateforme, ni l’hébergeur du site, ni un éventuel intermédiaire ne peuvent être poursuivis au titre des lois relatives au racolage ou à l’achat d’actes sexuels. Ce vide juridique crée une zone grise où des entreprises peuvent générer d’importants profits grâce à la diffusion de contenus sexuels payants, sans être soumises aux contraintes réglementaires qui pèsent sur les établissements physiques. Pourtant, les enjeux de santé mentale, d’exploitation économique et de violence psychologique y sont bien réels, mais les personnes filmées ne peuvent bénéficier du statut de victime du système prostitutionnel ni des dispositifs d’aide associés.

L’explosion de la monétisation du corps sur les réseaux sociaux

Au-delà de la webcam, la Fondation Scelles souligne dans un rapport de 2023 l’explosion de l’hypersexualisation et la trivialisation de la nudité sur les réseaux sociaux. Des plateformes comme OnlyFans, Instagram ou TikTok ont popularisé l’échange direct de contenus intimes contre de l’argent ou des avantages, créant une économie parallèle de la « pornographie amateur » accessible à tous. Cette marchandisation de l’image de soi brouille les frontières entre l’expression personnelle, l’influence et le travail du sexe déguisé.

Femme assise devant un ordinateur portable dans une chambre tamisée, éclairée par la lueur de l'écran, regardant l'objectif de la webcam
Femme assise devant un ordinateur portable dans une chambre tamisée, éclairée par la lueur de l'écran, regardant l'objectif de la webcam

Parallèlement, des pratiques comme le « sugar dating » se développent sur des sites dédiés. Il s’agit de relations entre généralement des hommes plus âgés et des femmes plus jeunes, où des avantages financiers, des cadeaux luxueux ou le paiement de loyers sont échangés contre de la compagnie et souvent des relations sexuelles. La difficulté pour les observateurs et les législateurs est de distinguer, dans ce flou contractuel, le choix éclairé et émancipateur de la contrainte économique pure et simple. Dans un contexte de précarisation de la jeunesse et de normalisation de la monétisation de son image, la frontière entre une relation « sugaring » consentie et une forme déguisée de prostitution devient extrêmement poreuse. Certains parcours médiatisés, comme celui de Zahia Dehar : de scandale en empire, la reconversion surprenante, illustrent d’ailleurs la complexité de ces trajectoires, où la stigmatisation côtoie la glorification économique.

Les défis de la modération et de la protection des mineurs en ligne

L’ère numérique a également ouvert la voie à de nouvelles formes d’exploitation et de risques, notamment pour les mineurs. La facilité avec laquelle on peut créer et diffuser du contenu en ligne, combinée à l’anonymat relatif, a rendu plus facile le recrutement et l’exploitation de jeunes personnes. Les plateformes peinent à modérer efficacement les contenus à caractère sexuel et à identifier les situations de contrainte ou de traite qui peuvent se dérouler en ligne. La frontière entre le contenu consenti et l’exploitation est souvent imperceptible pour les algorithmes de modération, laissant un espace dangereux où prospèrent des prédateurs. Cette nouvelle géographie de la prostitution oblige les autorités à repenser leurs outils d’investigation et de protection, dans un environnement sans frontières physiques claires.

Traite des êtres humains et travail du sexe : distinguer contrainte et choix

Le débat sociétal sur la prostitution se cristallise souvent autour d’une opposition binaire simpliste : victime absolue contre travailleur libre. La réalité vécue par les millions de personnes concernées est infiniment plus nuancée et se situe sur un spectre continu allant du choix libre et assumé à la contrainte absolue de la traite, en passant par toute une gamme de situations de précarité économique qui limitent drastiquement les options disponibles. Comprendre ce spectre est essentiel pour concevoir des politiques publiques efficaces et ciblées.

La traite des êtres humains : une réalité criminelle distincte

Il est crucial de distinguer clairement la traite des êtres humains du travail du sexe en général, comme le souligne un rapport de la Yale Law School. La traite implique le mouvement intentionnel d’une personne, par la force, la fraude ou la coercition, à des fins d’exploitation. Si la traite touche effectivement le secteur du sexe, il est important de noter qu’elle touche aussi massivement d’autres secteurs comme l’agriculture, le travail domestique ou la construction. Aux États-Unis, par exemple, les études indiquent que plus de personnes sont victimes de traite pour le travail agricole ou domestique que pour l’exploitation sexuelle.

Cette distinction est fondamentale car la majorité des personnes dans le commerce du sexe n’entrent pas dans le cadre strict et légal de la traite. Cela ne signifie pas qu’elles ne subissent pas de pressions, de violences ou d’exploitation, mais que le cadre juridique de la traite, centré sur la criminalité organisée et la privation radicale de liberté, ne s’applique pas à l’ensemble des situations de prostitution. Confondre systématiquement les deux phénomènes risque de rendre invisibles les victimes spécifiques de trafic transnational tout en criminalisant ou infantilisant des adultes qui cherchent, dans des conditions souvent très dures, à assurer leur subsistance.

Le spectre allant du choix aux circonstances contraintes

Pour appréhender la complexité du travail du sexe, il faut dépasser la vision manichéenne. Le concept développé par la Yale Law School évoque un spectre allant du choix aux circonstances, puis à la coercition. Entre le choix libre (une personne qui déclare exercer cette activité par vocation, curiosité ou préférence) et la traite brutale existe une vaste zone grise constituée de circonstances économiques contraintes. La pauvreté, l’absence de perspectives d’emploi stable, le besoin impératif de nourrir sa famille, de rembourser des dettes ou de payer des études sont des facteurs puissants qui orientent les « choix » vers le commerce du sexe. Dans ces situations, il n’y a pas de violence physique directe ou de fraude, mais une absence criante d’alternatives viables.

Criminaliser l’ensemble du commerce du sexe, y compris ses franges les plus volontaires, peut avoir des effets pervers bien documentés. En repoussant l’activité dans une clandestinité totale, on expose davantage les travailleurs aux violences, aux chantages et aux abus, tout en les privant d’accès aux services de santé, de justice ou d’aide sociale. À l’inverse, une approche qui reconnaît la diversité des situations permettrait peut-être de mieux cibler les politiques : lutte implacable contre les réseaux de traite d’un côté, et amélioration des conditions de sécurité et de droits pour ceux qui exercent cette activité, de l’autre, le tout couplé à un renforcement des filets sociaux pour offrir des alternatives réelles.

Les réalités économiques comme moteur principal

Au-delà des débats moraux, la prostitution reste fondamentalement une question économique. Dans un monde où les inégalités se creusent, où les migrations sont souvent motivées par la survie, et où les opportunités d’emploi stable sont inégalement réparties, le corps peut apparaître comme la seule « ressource » monnayable immédiatement disponible. Cette réalité brutale est souvent occultée par les discours politiques. Tant que des millions de personnes dans le monde se trouveront dans des situations de précarité extrême, sans accès à l’éducation, à un travail décent ou à une protection sociale, elles continueront de vendre leur corps pour survivre. La réflexion sur la prostitution ne peut donc faire l’économie d’une analyse des structures économiques globales qui produisent cette vulnérabilité. La prostitution étudiante, un phénomène en croissance ?

Conclusion : entre abolition et réalité du terrain

Au terme de cette exploration, une évidence s’impose : la prostitution est un phénomène social d’une complexité déconcertante, qui résiste aux solutions simplistes et aux catégorisations binaires. Qu’il s’agisse du modèle abolitionniste français, qui vise à protéger les personnes en criminalisant la demande, ou du modèle de décriminalisation néo-zélandais, qui cherche à sécuriser les travailleurs du sexe en les sortant de l’illégalité, aucun système ne parvient à éradiquer totalement la violence, la précarité ou l’exploitation. Chaque approche législative comporte ses angles morts, ses incohérences et ses populations laissées pour compte.

L’histoire nous rappelle que cette activité est un invariant humain qui a su traverser les millénaires en se métamorphosant avec les sociétés. Aujourd’hui, elle épouse les contours de la mondialisation et de la révolution numérique, se déplaçant des trottoirs vers les écrans, des bordels vers les appartements privatisés. L’avenir de toute régulation passe nécessairement par une capacité à distinguer avec finesse la traite des êtres humains, crime odieux, du travail du sexe exercé dans des conditions de contrainte économique variables. Cela implique de combattre sans relâche les réseaux criminels tout en garantissant des droits et une sécurité minimale à ceux qui, pour diverses raisons, continueront d’exercer cette activité.

Parallèlement, la lutte contre les racines économiques de la prostitution – pauvreté, inégalités, manque de perspectives – reste le levier le plus puissant, bien que le plus difficile à actionner. Enfin, les législateurs et les sociétés devront s’adapter rapidement aux défis inédits posés par le numérique. Le « camming », le « sugar dating » et la monétisation des réseaux sociaux redéfinissent sans cesse les frontières du commerce sexuel, rendant les cadres juridiques traditionnels obsolètes. La réflexion doit donc se poursuivre, humblement, pour trouver un équilibre subtil entre la protection nécessaire des plus vulnérables, le respect de l’autonomie des individus et la prise en compte de la réalité brute d’un marché mondial qui, loin de disparaître, ne fait que changer de visage.

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cine-addict
Julien Cabot @cine-addict

Je regarde des films comme d'autres font du sport : intensément et quotidiennement. Toulousain de 28 ans, je travaille dans un cinéma d'art et essai la semaine, ce qui me permet de voir gratuitement à peu près tout ce qui sort. Mon appartement est tapissé d'affiches et mon disque dur externe contient 4 To de films classés par réalisateur. J'ai un superpouvoir agaçant : reconnaître n'importe quel film en moins de trois plans. Mon compte Letterboxd est une œuvre d'art en soi, avec des critiques de 2000 mots sur des nanars des années 80.

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