Yorgos Lanthimos, le réalisateur grec qui a offert à Emma Stone son premier Oscar pour Pauvres Créatures, revient avec un objet filmique encore plus dérangeant. Bugonia, disponible depuis le 26 avril 2026 sur Netflix, est un thriller paranoïaque qui transforme une simple histoire d'enlèvement en plongée vertigineuse dans les abysses de la pensée complotiste. Adapté du film sud-coréen Save the Green Planet! (2003), ce long-métrage à 50 millions de dollars est le plus ambitieux du cinéaste. Il raconte le kidnapping d'une puissante PDG par deux hommes persuadés qu'elle est une extraterrestre venue détruire l'humanité. Le résultat est un cauchemar éveillé, une fable macabre sur notre époque où la frontière entre réalité et délire s'efface chaque jour un peu plus.

Le retour de Yorgos Lanthimos dans l'arène du cinéma d'angoisse
Depuis Canine (2009) et The Lobster (2015), Lanthimos s'est imposé comme l'un des cinéastes les plus originaux de sa génération. Son style — cadrages décentrés, dialogues absurdes, violence sèche — trouve dans Bugonia un terrain d'expression idéal. Le film, présenté en compétition à la Mostra de Venise en août 2025, a reçu un accueil critique très favorable, décrochant 87 % d'avis positifs sur Rotten Tomatoes et une note de 7,4/10 sur IMDb.
Une genèse chaotique qui annonçait le ton
Le projet remonte à 2020. À l'origine, le réalisateur sud-coréen Jang Joon-hwan devait lui-même mettre en scène le remake de son propre film, avec Ari Aster (Hérédité, Midsommar) comme producteur. Mais Jang a dû se retirer pour raisons de santé, restant producteur exécutif. C'est en février 2024 que Lanthimos a repris les rênes, accompagné d'Emma Stone, déjà présente comme actrice et productrice. Jesse Plemons a rejoint l'aventure en mai de la même année.
Le tournage a débuté en juillet 2024 à High Wycombe, en Angleterre, puis à Atlanta, en Géorgie. Une séquence additionnelle a été tournée en mai 2025 sur l'île grecque de Milos. Avec un budget estimé entre 45 et 55 millions de dollars, Bugonia est le film le plus coûteux de Lanthimos, loin devant La Favorite (15 millions) ou Pauvres Créatures (35 millions).

Une reconnaissance critique et académique
Le film a décroché quatre nominations aux Oscars 2026, dont celles du Meilleur film et de la Meilleure actrice pour Emma Stone. Jesse Plemons a lui aussi été nommé aux Golden Globes et aux Actor Awards. Sur AlloCiné, la presse lui accorde 3,3/5 tandis que les spectateurs sont plus généreux avec 3,7/5. Télérama lui offre un 4/5, saluant une œuvre « aussi dérangeante que fascinante » dans leur critique. Sur SensCritique, le film obtient 6,9/10 avec environ 9 400 votes.
Le synopsis : quand la paranoïa devient système
Bugonia raconte l'histoire de Teddy Gatz (Jesse Plemons), apiculteur complotiste, et de son cousin Don (Aidan Delbis), un jeune homme autiste. Ensemble, ils enlèvent Michelle Fuller (Emma Stone), PDG du géant pharmaceutique Auxolith. Leur motif ? Teddy est convaincu que Michelle est une extraterrestre de l'espèce « Andromédienne », responsable de la disparition des abeilles et de l'asservissement silencieux de l'humanité.
La mécanique du délire
Teddy n'est pas un simple marginal. Sa mère, Sandy, a participé à un essai clinique pour un médicament d'Auxolith qui l'a plongée dans le coma. Ce drame personnel a fait basculer son fils dans une construction paranoïaque d'une logique implacable. Pour lui, les Andromédiens tuent les abeilles, détruisent les communautés et forcent les humains à une soumission engourdie. Michelle Fuller est leur reine.
Le kidnapping est méthodique. Teddy et Don rasent le crâne de Michelle, enduisent son corps d'une crème antihistaminique pour l'empêcher d'émettre un signal de détresse vers ses congénères. Teddy lui accorde quatre jours pour négocier une audience avec l'empereur andromédien avant une éclipse lunaire qui permettra au vaisseau-mère d'entrer dans l'atmosphère terrestre sans être détecté.
La torture comme test de vérité
Le film ne recule devant rien. Teddy soumet Michelle à des décharges électriques pour tester sa résistance. Lorsqu'elle supporte la douleur au-delà des limites humaines, il en conclut qu'elle est un membre de la famille royale andromédienne. Cette scène, insoutenable, est filmée avec la froideur clinique caractéristique de Lanthimos. La caméra ne tremble pas, ne détourne pas le regard. Elle enregistre, comme un documentaire sur la folie.
Pourtant, Bugonia n'est jamais gratuit. Chaque acte de violence sert la thèse centrale du film : la paranoïa crée sa propre réalité. Teddy torture Michelle non par sadisme, mais pour confirmer une hypothèse qu'il tient déjà pour vraie. La souffrance de sa victime n'est qu'une preuve supplémentaire dans un système clos.

Emma Stone et Jesse Plemons : un duel d'acteurs au sommet
Le cœur de Bugonia repose sur l'affrontement entre Michelle Fuller et Teddy Gatz. Emma Stone et Jesse Plemons livrent des performances qui justifient à elles seules le visionnage.
Emma Stone, la PDG devenue cobaye
Stone, déjà oscarisée pour La La Land et Pauvres Créatures, trouve ici un rôle d'une intensité rare. Michelle Fuller n'est pas une victime passive. C'est une femme de pouvoir, habituée à contrôler son environnement, soudain réduite à l'état de chose. Le crâne rasé, le visage nu, Stone parvient à exprimer une gamme d'émotions vertigineuse : la peur animale, la colère froide, la ruse calculatrice.
Sa scène la plus marquante est sans doute le dîner auquel Teddy et Don la convient après l'avoir « libérée » de la cave. Assise à table, crâne rasé, vêtements sales, elle tente de négocier avec ses bourreaux comme elle le ferait avec des concurrents. Le malaise est total. On ne sait plus qui manipule qui.
Jesse Plemons, l'apiculteur paranoïaque
Jesse Plemons confirme son statut d'acteur le plus fascinant du cinéma américain contemporain. Son Teddy Gatz est un personnage tragique, presque touchant dans sa certitude absolue. Il n'est pas un méchant de cartoon. C'est un homme brisé par le système qu'il accuse, qui a reconstruit un sens à sa vie dans le délire.
Plemons joue la paranoïa avec une économie de moyens remarquable. Un regard, une inflexion de voix, et on sent le basculement. Sa performance rappelle celle de Breaking Bad et Fargo, mais avec une dimension tragique supplémentaire. Teddy croit sincèrement sauver le monde. C'est cette sincérité qui le rend terrifiant.

Aidan Delbis, la boussole morale
Dans ce duo infernal, Aidan Delbis incarne Don, le cousin autiste. Lanthimos a confié à Franceinfo que « Don est l'âme du film et sa boussole morale ». Alors que Teddy sombre dans la folie, Don conserve une forme d'innocence et d'humanité. Il obéit à son cousin, mais ses réactions face aux souffrances de Michelle trahissent un malaise. Delbis, dans son premier grand rôle, apporte une lumière fragile dans ce tableau noir.
Une fable écologique qui retourne le couteau dans la plaie
Bugonia n'est pas qu'un thriller psychologique. C'est aussi une réflexion acide sur notre rapport à la nature et au progrès.
Les abeilles comme symptôme
Dans le film, la disparition des abeilles est le signe annonciateur de la destruction de l'humanité. Teddy les aime, les observe, les protège. Pour lui, elles sont les sentinelles d'un monde à l'agonie. Cette obsession n'est pas gratuite : elle ancre le film dans une réalité écologique bien tangible. Le syndrome d'effondrement des colonies d'abeilles est un phénomène documenté, lié aux pesticides et aux pratiques agricoles intensives.
Lanthimos utilise cette angoisse écologique comme fondation du délire de Teddy. Son personnage a raison sur le constat — les abeilles meurent — mais tort sur l'explication — ce ne sont pas des extraterrestres. Le film nous force à habiter cette dissonance cognitive. Et si la folie consistait à voir les bonnes causes à travers le prisme des mauvaises explications ?
Le corps médicalisé comme champ de bataille
L'autre grand thème écologique du film est la critique de l'industrie pharmaceutique. Michelle Fuller dirige Auxolith, une multinationale dont les essais cliniques ont plongé la mère de Teddy dans le coma. Le film oppose deux mondes : l'un aseptisé, clinique, où le corps humain est une variable statistique ; l'autre organique, sale, où la nature est un refuge.
Cette opposition se manifeste visuellement. Les scènes dans la cave de Teddy sont filmées dans des teintes chaudes, presque sépia, avec une texture granuleuse. Les scènes dans les bureaux d'Auxolith sont froides, bleutées, lisses. Lanthimos ne cache pas son parti pris : le monde « civilisé » est le plus inhumain.
La paranoïa comme miroir de notre époque
Ce qui rend Bugonia angoissant au-delà du simple thriller, c'est sa résonance avec notre présent. Le film ne juge pas Teddy du haut d'une supériorité morale. Il le comprend.
L'invisibilisation et le rebut
Lanthimos a confié à Franceinfo : « Tant de gens, aujourd'hui, ont le sentiment d'être totalement invisibilisés et mis au rebut. » Teddy est l'archétype de ces invisibles. Apiculteur dans une société industrielle, il vit en marge, avec son cousin autiste, sans reconnaissance sociale. Son délire est une tentative désespérée de donner un sens à son existence effacée.
Le film ne cautionne pas ses actes, mais il expose les mécanismes qui mènent à la radicalisation. L'isolement, la perte de repères, la quête de certitudes absolues. Teddy est le produit d'un système qui a oublié ses marginaux. Sa violence est une réponse à une violence plus sourde, celle de l'indifférence.

La fabrique du complot
Bugonia dissèque la mécanique complotiste avec une précision d'entomologiste. Teddy ne se contente pas de croire aux extraterrestres. Il construit un système cohérent, avec ses preuves, ses hiérarchies, ses rituels. La crème antihistaminique, le délai de quatre jours, l'éclipse lunaire : chaque détail renforce la crédibilité interne de son délire.
Le film montre comment la paranoïa crée sa propre demande de preuves. Teddy torture Michelle non pour la punir, mais pour confirmer sa théorie. Chaque nouvelle « preuve » renforce sa certitude. C'est un système autoréférentiel, imperméable à la réalité. Et c'est exactement ainsi que fonctionnent les théories du complot dans le monde réel.
Le rire jaune de l'absurde
Malgré son sujet grave, Bugonia est aussi une comédie noire. Lanthimos parsème le film de moments d'absurdité pure qui font rire jaune. Le dîner entre les kidnappeurs et leur victime, les tentatives de Michelle de négocier comme en conseil d'administration, les dialogues décalés : tout cela rappelle que le cinéaste grec est aussi un satiriste redoutable.
Ce rire est angoissant parce qu'il nous rend complices. On rit de la situation, puis on réalise qu'on rit de la torture d'une femme séquestrée. Lanthimos nous piège dans notre propre confort de spectateur. Et c'est là que le malaise s'installe pour de bon.
Où et quand voir Bugonia ?
Bugonia a eu une carrière en salles remarquée avant de rejoindre Netflix. Voici les informations pratiques pour les spectateurs français.
Une sortie en salles remarquée
Le film a été présenté en compétition à la Mostra de Venise le 28 août 2025. Il est sorti en salles aux États-Unis le 24 octobre 2025, distribué par Focus Features. En France, le film a été distribué par Universal Pictures France, avec une sortie en salles fin octobre 2025. Il est resté à l'affiche plusieurs semaines, bénéficiant de critiques élogieuses et d'un bouche-à-oreille puissant.
Disponible sur Netflix depuis le 26 avril 2026
Depuis le 26 avril 2026, Bugonia est disponible sur Netflix dans la plupart des régions du monde, y compris la France. Le film est accessible avec tous les abonnements, y compris la formule Standard avec publicité. Cette arrivée sur la plateforme marque un tournant : le film, qui avait déjà conquis le public des salles, peut désormais toucher un public bien plus large.
Pour ceux qui préfèrent posséder le film, une version VOD est disponible depuis le 25 novembre 2025, et les éditions DVD, Blu-ray et Ultra HD Blu-ray sont sorties le 23 décembre 2025.
La comparaison avec l'original coréen : deux visions du même cauchemar
Bugonia est le remake du film sud-coréen Save the Green Planet! (2003) de Jang Joon-hwan. La comparaison entre les deux versions éclaire les choix de Lanthimos.
Le film original, plus maniaque et débridé
Save the Green Planet! est un film culte en Corée du Sud, connu pour son énergie frénétique et son mélange des genres détonant. Le protagoniste, Byung-gu, est un jeune homme qui kidnappe une PDG en la croyant extraterrestre. Mais le film original est plus ouvertement comique, plus proche du cartoon, avec des scènes d'action débridées et une mise en scène survoltée.
L'original est aussi plus explicite dans sa critique sociale. Byung-gu est un chômeur qui vit avec sa mère malade, victime du système économique coréen. Son délire est une révolte contre les inégalités. Le film de Jang Joon-hwan est un cri de rage, porté par une énergie punk.
La version Lanthimos, plus froide et métaphysique
Lanthimos prend le même point de départ mais le traite avec sa patte habituelle. Fini le rythme frénétique : place à des plans fixes, des silences pesants, une violence contenue puis explosive. Le réalisateur grec remplace la rage sociale par une angoisse existentielle.
Chez Lanthimos, Teddy n'est pas un chômeur révolté mais un apiculteur en marge. Son combat n'est pas contre les inégalités mais contre l'effondrement du monde. La dimension écologique, absente de l'original, devient centrale. Le film grec est plus froid, plus clinique, mais aussi plus désespéré. Là où Jang Joon-hwan laissait une place à l'espoir, Lanthimos referme toutes les issues.
Pourquoi Bugonia est le film le plus angoissant de Netflix en 2026
Plusieurs raisons expliquent pourquoi Bugonia s'impose comme le film le plus perturbant du catalogue Netflix cette année.
La proximité avec notre réalité
Ce qui rend Bugonia si angoissant, c'est qu'il parle de notre monde. Les théories du complot ne sont plus l'apanage de marginaux excentriques. Elles infiltrent les discours politiques, les débats publics, les conversations de famille. Teddy Gatz n'est pas un monstre : c'est notre voisin, notre cousin, notre collègue.
Le film capte cette porosité entre le délire et la normalité. Teddy construit son système avec des éléments réels : la disparition des abeilles, les scandales pharmaceutiques, les éclipses lunaires. Sa folie n'est pas une rupture avec la réalité, mais une distorsion de celle-ci. Et c'est cette proximité qui terrifie.
L'absence de catharsis
Les thrillers traditionnels offrent une catharsis : le méchant est vaincu, l'ordre est rétabli. Bugonia refuse ce confort. Le film ne résout rien. Il nous laisse dans le malaise, sans réponse, sans morale. La dernière image est un plan fixe sur un visage, et l'on ne sait plus qui est le bourreau, qui est la victime, qui a raison, qui a tort.
Cette absence de résolution est délibérée. Lanthimos ne veut pas nous rassurer. Il veut nous laisser avec nos questions, nos doutes, nos angoisses. Le film est un miroir tendu au spectateur : et si, nous aussi, nous construisions des récits pour donner un sens à un monde qui n'en a pas ?
La performance d'Emma Stone
L'angoisse de Bugonia doit beaucoup à Emma Stone. L'actrice, qui a déjà exploré des registres sombres avec Lanthimos (Pauvres Créatures), pousse ici le curseur encore plus loin. Son crâne rasé, son regard vide, sa transformation physique et psychologique sont saisissants.
Stone incarne à la fois la victime et le symbole. Victime de Teddy, mais aussi symbole du système que Teddy combat. Cette dualité est vertigineuse. On souffre pour elle, mais on comprend aussi pourquoi elle est haïe. L'actrice parvient à maintenir cette tension tout au long du film, sans jamais céder au pathos ou à la caricature.
Conclusion
Bugonia est bien plus qu'un thriller angoissant. C'est une œuvre totale qui convoque le cinéma de genre, la fable écologique, la satire sociale et la réflexion philosophique. Yorgos Lanthimos signe son film le plus abouti, porté par deux acteurs au sommet de leur art.
Disponible sur Netflix depuis le 26 avril 2026, le film mérite amplement sa réputation d'œuvre la plus dérangeante du catalogue. Mais attention : Bugonia n'est pas un divertissement. C'est une expérience qui vous colle à la peau, qui vous suit après le générique, qui vous force à regarder le monde différemment.
Si vous aimez les films qui vous bousculent, qui vous mettent mal à l'aise, qui refusent les réponses faciles, alors Bugonia est fait pour vous. Mais si vous cherchez un thriller confortable, passez votre chemin. Ce film vous laissera des marques. Et c'est exactement ce qui le rend indispensable.
Pour prolonger l'expérience, vous pouvez découvrir Humint sur Netflix : 11 millions de vues pour le thriller espion coréen, un autre thriller anxiogène disponible sur la plateforme. Et pour les amateurs de performances d'acteurs, l'article sur Oscars Luncheon 2026 : Timothée Chalamet et Emma Stone all-star à Beverly Hills revient sur la consécration de Stone après Bugonia.