Le film de Tom Hooper conserve les grandes étapes de l'histoire de Jean Valjean, de Fantine et de Cosette. Mais il n'adapte pas directement le roman de Victor Hugo : il passe d'abord par la comédie musicale, qui avait déjà resserré la fresque. Résultat : le film privilégie les trajectoires intimes, les chansons et la barricade, là où le livre prend aussi le temps d'explorer l'histoire et la société françaises.
Une adaptation du spectacle, pas du roman seul
Sorti en 2012, le film de Tom Hooper adapte la comédie musicale de Claude-Michel Schönberg et Alain Boublil, elle-même inspirée du roman publié par Victor Hugo en 1862. Cette filiation compte : le film reprend pour l'essentiel l'ordre et les chansons du spectacle, tout en ajoutant "Suddenly".
La comparaison n'oppose donc pas simplement le texte d'Hugo à son équivalent filmé. Entre les deux, la scène a déjà choisi ce qu'elle garde, ce qu'elle condense et ce qu'elle transforme. Le long métrage hérite de ces choix, puis les traduit en images et en voix.

L'intrigue centrale reste reconnaissable : Valjean, ancien forçat, tente de refaire sa vie ; Javert le poursuit ; Fantine confie sa fille Cosette à Valjean ; des années plus tard, la jeunesse parisienne se soulève. Mais la vaste architecture du roman se resserre autour de ces personnages et de leurs drames.
Le roman s'attarde ; le film avance en chansons
Hugo ne raconte pas seulement une histoire de rédemption et d'amour. Il ouvre de longues parenthèses sur la société, l'histoire et les institutions de son temps. Waterloo, les égouts de Paris ou la vie dans un couvent occupent une place importante dans le livre. Le film, lui, réduit ces épisodes ou les laisse de côté pour maintenir le mouvement des personnages vers la barricade.
La différence se voit aussi dans les personnages secondaires. Le parcours familial de Marius - notamment son histoire avec son père et son grand-père - est fortement réduit. À l'écran, il apparaît surtout comme un jeune amoureux qui rejoint les insurgés. Le roman lui donne davantage de contexte : ses choix politiques sont liés à son histoire familiale et à l'évolution de ses idées.

Cette condensation n'efface pas toute la politique. La révolte de juin 1832 reste au coeur du film, et "Do You Hear the People Sing?" transforme l'élan collectif en refrain. Mais là où Hugo peut interrompre le récit pour examiner les causes et les contradictions de son époque, le spectacle fait passer ces enjeux par des chansons et des destins individuels.
À l'écran, l'émotion passe avant les détours historiques
Le film fait un choix formel marqué : les acteurs ont chanté en direct pendant les prises, plutôt que d'enregistrer leurs chansons en studio. Ce procédé donne aux scènes une immédiateté particulière. Dans "I Dreamed a Dream", par exemple, la détresse de Fantine semble se jouer au présent, dans le souffle et les inflexions d'Anne Hathaway.
Ce choix a aussi son revers. Le film enchaîne presque sans pause les morceaux chantés. Cette continuité porte l'émotion, mais elle peut rendre le récit moins respirable : le spectateur dispose de peu d'espace pour s'éloigner d'un drame et le regarder sous un angle plus large. La durée et l'intensité font alors partie intégrante de l'expérience, avec des résultats inégaux.

Le ton change lui aussi. Les Thénardier, incarnés par Sacha Baron Cohen et Helena Bonham Carter, apportent une veine comique plus appuyée. Leur grotesque rompt avec la gravité de Valjean et Fantine. Ce contraste existait déjà dans la comédie musicale ; le film l'accentue par le jeu et la mise en scène.
Le film ne remplace pas Hugo : il choisit un autre rythme
Le roman peut développer les idées, les biographies et les détours historiques ; le film doit faire tenir son récit dans une durée limitée et, ici, dans une forme presque entièrement chantée. Il gagne en intensité immédiate ce qu'il perd en ampleur explicative. Sa barricade devient un grand point de convergence dramatique, tandis que le livre laisse davantage de place au monde qui l'entoure.
Il ne s'agit donc pas de mesurer sa fidélité au nombre de pages transposées. Le film garde le coeur émotionnel de l'histoire, mais il le reçoit à travers la sélection opérée par la scène musicale. Pour retrouver la fresque sociale et les détours qui font aussi la singularité d'Hugo, le roman reste une oeuvre à part entière - pas une version longue du film.