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Au fond du tiroir
Posté par nosepicker le 05/02/2006 00:00:56
J'étais en train de nettoyer ma chambre quand j'ai entendu cette foutue pub à la télé, celle où il n'y a pas un putain de mot, juste une toute petite musique, quelques notes toutes douces et un fond noir avec le cancer, ça donne un coup écrit en blanc. Alors j'ai pensé à ma grand-mère qui enchaîne les opérations, mais jamais autant que les diagnostic, cancer, pas cancer, coeur, estomac, cancer, intestin, rien, sais plus, sais pas, cancer avancé, j'ai pensé à ma grand-mère, fatiguée de son corps usé qui dort presqu'à longueur de journée dans cette stupide chambre d'hôpital depuis un mois, deux mois, je sais plus trop en fait. Et même si je savais, les jours ne passeraient pas plus vite.
Évidement, je suis triste, je suis en colère, j'en veux au monde entier. Merde, c'est ma grand-mère, c'est pas pareil. Tant que c'étaient les grands-parents dea autres, j'en avais rien à foutre, sauf pour le fait que ça rendait mais amis tristes, mais sinon, j'en ai rien à branler de leurs grands-parents, moi, égoïstement sans doute. Ça reste que là, c'est ma grand-mère, ohé, la planète, t'as pas compris, qu'est-ce que tu fais à continuer de tourner ? Hey, allumes, on parle de ma grand-mère, c'est pas pareil, non ? Merde, tu vois pas que l'univers entier devrait arrêter de bouger ? Hein ? Je veux qu'en ce moment, il me semble forcément impossible que des gens ignorent que ma grand-mère est malade et encore plus impensable qu'ils s'en fichent, et que tout continue quand même. Même si.

Et pendant qu'elle s'endort, peut-être pour toujours, je suis là, avec un chiffon dans un main et une bouteille de nettoyeur dans l'autre en train d'essayer d'empêcher la bistouille de s'approprier de ma chambre. Pas que j'aie une chance de réussir, Philip K. Dick l'a écrit dans Blade Runner, on ne peut pas gagner contre la bistouille. Seulement, ça m'occupe l'esprit et ça m'évite de passer des heures à me dire qu'elle va mourir, comme tout le monde, sauf qu'elle, elle n'en a plus pour longtemps. J'ai ouvert un tiroir, celui que je ne vide jamais, ça fait des années que des tas de trucs y entrent sans en sortir, sauf les rasoirs, il y a peu de temps encore. Oh non, je ne vais pas les jeter, ils coupent encore très bien ma peau, je n'ai qu'à appuyer plus fort, c'est tout.
Après, j'ai trouvé des magazines de 1997, des tas de papiers avec tout plein de mots griffonnés, je les ai jeté, sans leur jeter le moindre coup d'oeil, avec un texte vaguement pornographique assez récent de je-ne-sais-plus-qui et un courriel d'Ariane qui m'a fait pleuré à chaque fois que je l'ai lu parce que c'était une main tendue que je n'ai pas prise de la même manière que j'ai lâché toutes les autres au début de l'année, quelle connerie, j'ai aussi sorti quelques fiches de carton vierges, des élastiques, des plastiques pour recouvrir les livres,, de vieux stylos qui n'écrivent plus ou qui coulent de partout, une vieille carte d'assurance-maladie que j'ai découpé en cent morceaux. Ce nom, cette date de naissance, ce numéro, c'est moi et personne d'autre, je suis également tombée sur des photos que j'ai failli brûler sans les regarder, deux de mes amis et moi il y a cinq ans (qu'est-ce que j'étais encore plus moche qu'aujourd'hui) et une autre prise durant un séjour dans un camp de vacances que j'ai fréquenté pendant quatre ans avant de réaliser qu'on ne s'y foutait pas moins de ma gueule qu'ailleurs. Celle-là, je l'ai déchirée en miettes, déchirés Cédrick et tous les autres garçons, déchirées Évelyne et Kumiko et Marianne et Mary-Jane, la jolie Mary-Jane qui doit avoir grandi et être devenue bien plus jolie encore, et tous les autres, tous déchirés, toutes leurs sales gueules. Mais déchirer une photo n'apaise pas ce malaise intérieur que je ressens, je me rappelle encore de tous les visages de ces sales gosses, et ils me rappellent que si n'avoir rien d'exceptionnel à offrir est une chose bêtement normale, ne rien avoir d'intéressant à offrir ne l'est pas.

J'ai continué à fouiller dans le tiroir, extirper de petits morceaux de vie en même temps que des cartes à jouer, un livre où il faut trouver Charlie (cet imbécile de rayures va-t-il finir par s'enfermer chez lui qu'on puisse arrêter de le chercher et perdre notre temps d'une autre manière ?), des épingles à cheveux que je suis certaine que je n'ai jamais utilisées, d'autres pinces en forme de papillons, quelle horreur, ces papillons plastifiés, je les ai réduites en morceaux avant de les foutre à la poubelle en même temps que les condoms de mon ex qui datent d'ailleurs de trois ans et dont un seul a été utilisé (et il s'est déchiré, quelle merde).
Dans un tiroir, j'ai retrouvé huit des dix-sept années de vie que je cumule. À peine moins de la moitié de ma vie concentrée dans un cube de trente centimètres de côté. Je crois que j'ai tout mis aux poubelles, tout cassé, tout réduit en miettes et j'ai pleuré, pleuré, pleuré, pleuré.
Parce que j'aurais voulu réduire ce qui ronge ma grand-mère en miette, l'élimer à coups de chiffons et de désinfectant, tout enfermer dans de grand sacs-poubelle et tout mettre aux ordures. Mais non.

Parce que même si le tiroir est vide, ma grand-mère crève toujours.

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Re: Au fond du tiroir
Posté par nanivorial le 05/02/2006 21:19:42
et ben ! c'est prenant tout ça, bien écrit, et tout ce qui va avec :]
sympa

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