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L'homme rêvé
Posté par chiumounou le 19/04/2006 00:00:59
Il est apparu la première fois lorsque j'avais 7 ans. J'avais, à l'époque une terrible peur du noir, et le soir, je refusais de dormir, de peur qu'un monstre m'enlève et me fasse disparaître. Pendant 4 jours, je ne fermais pas l'œil, seule au milieu de mon lit, et face à la menaçante immensité de ma chambre.
Un après midi, dans l'école, je m'endormis quelques minutes, trop fatiguée pour retenir mes paupières, plus lourde que jamais. C'est la que je le vis. Un homme, adulte, beau et mince... Du visage au moins, car c'est tout ce que je vis. Ses traits étaient fins et semblaient dessinés au crayon. Ses yeux, des tourbillons aux couleurs mystérieuses, peut-être entres le vert, le gris et l'or, me fixaient, sans ciller, et paraissaient trop réels pour être le fruit de mon invention. Pourtant, je ne l'avais jamais vu, j'en étais sure, car je m'en serais souvenue, un tel visage ne pouvant laisser indifférent, pas même une petite-fille. Et ce visage, je le découvrais. Sinon, j'aurais reconnu son nez, fin et pointu, et son sourire, optimiste, en contraste avec son regard d'une mélancolie, que même en mon jeune age, je pouvais percevoir. Cette rencontre, si l'on peut utiliser ce mot, m'apporta un tel réconfort, que le soir même je m'endormais tranquille.


Durant les quatre années qui suivirent, je ne le revis qu'une fois. J'avais alors 9 ans. C'était dans un rêve, une longue nuit d'hiver, et sa voix résonna dans ma tête si fort, que je me réveillai, étourdie par sa beauté et la fraîcheur de sa voix. Elle était claire et douce, mais je ne pu me rappeler d'aucune de ses paroles. Seulement le son, le calme et l'apaisement. Désormais, j'y pensais le soir, alors que je cherchais le sommeil, et parfois, cela m'aida.
C'est donc quand j'avais 11 ans qu'il revint, toujours souriant, toujours mélancolique. Cette fois, son visage ne semblait plus statique, toujours calme, mais vivant. Ses yeux clignaient, et je percevais les mouvements de sa respiration.
Je le vis plus régulièrement les années qui suivirent, toujours le même, la même image, le même homme.
Je menais alors une vie tranquille : quelques fidèles amies, un copain, et une famille plutôt normale, entre ma mère, mon père, et mon frère de 20 ans, qui partirai bientôt de la maison. Cette année là j'avais 15 ans. Marc mon copain depuis 6 mois, commença à me lasser, et je décidai de le quitter, sous la désapprobation de ma meilleure amie, Anne. Ce fut assez difficile, il était amoureux, mais moi je ne l'avais jamais été. Quelques sentiments d'attirance peut-être, mais rien de transcendant. Le soir, je fermai les yeux, à la fois fière et honteuse, mais le sommeil ne me tentait pas vraiment. Je pensais à lui, l'Homme comme je l'appelais, ayant décidé qu'un prénom serait forcément maladroit, car aucun ne collait vraiment, et n'était assez beau pour lui. Il n'était pas apparu depuis plusieurs semaines et je m'inquiétais un peu. En imaginant son visage et en essayant d'écouter sa voix, je finis par sombrer dans un profond sommeil où je le trouvai enfin. Il souriait plus que d'habitude et après quelques instant il ouvrit la bouche : "tu as bien fait, ne t'inquiète pas. Tu es intelligente, et tu ne dois donner ton amour qu'a celui que tu aimes". Ces paroles, si elles avaient été prononcées par n'importe qui d'autre m'aurait fait soupirer, mais murmurées par celui qui habitait mes rêves depuis 8 ans, elles prirent toutes une autre importance. Elles s'encrèrent en moi, et je nu jamais besoin de se les répéter tant elles s'étaient imprégnées dans son esprit.


Ses visites nocturnes devinrent alors plus régulières, plus longues. Parfois, même, il venait la journée, me murmurant a l'oreille : "je suis là", mais dès que j'ouvrai les yeux, il disparaissait et il ne restait que l'écho de sa voix. Un jour je me surpris à fermer les yeux en plein jour et à espérer le voir. Il ne vint pas tout de suite, mais au bout de quelque minutes sa silhouette commença à se dessiner et il finit par apparaître tout entier. Il demanda doucement : "tu me cherches ? Je suis là, tu sais, tout le temps".
En moi je répondis que bien sur je le cherchai, et que oui, je savais qu'il serait là, que je l'attendais.
Sa voix raisonna longtemps dans ma tête, après que j'eu rouvert les yeux.
Je vis que je tremblai, sans savoir pourquoi. Je devinai que ça présence me bouleversait physiquement. Mais je ne savais pas encore qu'elle aurait des conséquences sur ma vie toute entière. Car depuis ce jour là, je fermai les yeux sans cesse et il arrivait de plus en plus vite, si bien, qu'au bout de quelques temps, il était là à chaque fois que mes paupières étaient closes. Il peuplait mes rêves, mais aussi chacune de mes heures. Le jour, je rêvais la nuit, et la nuit m'apportait des jours à ces côtés. Il n'y avait que là que je pouvais vivre avec lui, vraiment. Je nous voyais marchant ensemble dans la nuit, ou bien assis dans l'herbe, sur une grande étendue de pelouse fraîche et verte... Il m'inspirait sans cesse des désirs et des rêves irréalisables. Je ne voulais que lui, pour ma vie, mais seulement il semblait destiné à n'être qu'un simple rêve. Un homme de rêve. Je le découvrais un peu plus chaque nuit. Chaque matin, je pensai tout connaître de lui, mais le soir je découvrais un nouveau trait sur son visage, un nouveau ton dans sa voix, un nouveau sentiment dans son regard.
Mais cela ne pouvait pas suffire. Je ne pouvais pas vivre sans lui. Et lui ne pouvais pas n'être qu'un rêve. Non. Cet homme existait, quelque part. Peu importe s'il était loin ou près. Il ne pouvait vivre sans moi. Il fallait juste le trouver, où qu'il soit. Mais pour le moment le seul lieu où je le rencontrais était mon inconscience, mes rêves. Je réfléchissais sans cesse à l'endroit où il pouvait se trouver, mais aucun pays ne lui correspondait, ne reflétait son idéal, sa grandeur d'âme. Il ne pouvait vivre nul part sur cette terre sale et noire. Pourtant il devait être quelque part.
Je réalisais enfin, un soir, que le seul lieu où il pouvait demeurer était mon esprit. J'avais pensé un jour, qu'il devait être mort, et que je devais donner ma vie et mon corps pour le rejoindre, car cette étoile était trop noire pour lui. Mais je compris qu'en me tuant je détruisais son abris : mon esprit.
Des mois, puis des années passèrent. Mais le contact physique me manquait, et je me mettais en quête d'un homme qui pourrait lui ressembler, sachant qu'il ne l'égarerait jamais.
Etant plutôt jolie, je réussissais à séduire des hommes. J'en rencontrais beaucoup, mais aucun de me plaisait. Mais un soir je croisais dans un cinéma (les acteurs étaient les seuls a incarner des personnages se rapprochant de mon amour) un jeune homme gentil et beau. Nous parlâmes de tout et de rien, et finirent ensemble. La nuit je rêvais toujours de l'Homme, et le matin était pour moi un épreuve quand je me rappelai que celui qui reposer à mes côtés n'était qu'une pale imitation de l'être parfait avec qui je vivais chaque nuit.


Cinq années passèrent et peu à peu je ne supportais plus celui qui était devenu mon mari. Un après midi d'hiver, je le quittais, et partais m'installer dans un studio. Je récoltais beaucoup d'argent lors du procès, car nous avions signé un contrat me protégeant en cas de séparation. Toutes ces choses de la vie me paraissaient sales, et immondes, mais j'en avais besoin pour survivre et voir celui dont je ne pouvais me passer.
Je traînais dans les rues, n'apportant plus aucune importance à mon apparence car je savais que dans mes rêves, je plairais toujours a l'Homme. Un soir on me proposa de la drogue, et j'accepter pour passer le temps.
Ce fut une révélation. Le raille de coke que j'avais pris me transporta dans un monde où je pouvais sentir l'Homme à mes côtés, et même lui parler, comme ça, comme a une personne réelle. Dans ce monde les choses étaient claires et je me sentais bien. C'était aussi agréable que dans mes rêves.
C'est comme ça que je suis tombée dans la drogue. L'héroïne me fit encore plus d'effet et devint ma drogue favorite (je réagissais mal aux champignons, et l'extasie m'excitait trop). Je ne vivais plus que chez moi et ne sortais que pour me procurer encore et encore des drogues. Je me piquais plusieurs fois par jours, mais je réussissais à me contrôler, pour ne pas risquer l'overdose.


Aujourd'hui j'ai 45 ans et ma vie est faite de désillusions.
Je ne crois en rien, et peu a peu je réalise que cet homme n'existe pas. Car il y a 5 ans, il a disparu, soudainement. J'ai tenté de reprendre des doses, mais je ne l'ai pas revu.
J'ai tenté ensuite voulu arrêter l'héroïne, mais je n'en ai pas la force.
Je ne suis plus qu'une épave et je suis incapable d'aimer qui que ce soit.
J'ai compris que j'ai gâché ma vie mais je n'arrive pas à y mettre fin. Je voudrai pouvoir a nouveau rêver, et espérer. Mais c'est impossible. Mais qui sait, un jour peut-être...

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Re: L'homme rêvé
Posté par kuwn le 19/04/2006 02:03:40
Une nouvelle étourdissante. Briante description de l'évolution psychologique de la narratrice et de son obsession. L'auteure a bien su se servir des figures de style marquantes et d'un ton légèrement nostalgique pour dépeindre, avec réalisme, la faiblesse morale des humains et l'univers tordu de leur pensée.

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Re: L'homme rêvé
Posté par toy-toy le 19/04/2006 14:17:54
Après le commentaire littéraire de kuwn , il n'y a pas grand chose à ajoutter appart que c'est perturbant pour le lecteur d'avoir un personnage aussi tourmenté...

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Re: L'homme rêvé
Posté par pti beurre le 19/04/2006 16:57:24
j'ai trop adorée ton texte!!
félicitation!!

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Re: L'homme rêvé
Posté par elz4 le 19/04/2006 17:46:47
Jolie petite histoire ...

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Re: L'homme rêvé
Posté par dahli le 21/04/2006 15:31:33
j'ai lu ton texte.je le trouve vraiment bon .et trop belle l'histoire...

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Re: L'homme rêvé
Posté par bershka le 26/04/2006 20:20:13
très belle histoire...mais tellement triste

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Re: L'homme rêvé
Posté par chiumounou le 26/04/2006 20:38:08
.. merci beaucoup pour tous ces commentaires positif
ça fait chaud au coeur

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Re: L'homme rêvé
Posté par cyrille999 le 20/08/2006 14:21:31
Ca a l'air si réel... Peut être que tu aurais capté un amour puissant...dans l'esprit d'une femme...

Continue d'écrire ! Je suis sûr que tu peux capter plus sur cet homme...mystérieux ! Et cette femme ne pourrait-elle pas partir en quête ? 2 suites, 2 chemins...

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