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La nuit ne fait pas l'étoile
Posté par schwarzer_schmetterling le 07/05/2006 00:00:57
Quelle belle chose que la nuit ! Y-a-t-il plus extraordinaire spectacle, qu'une ombre brûlante dont les flammes ténébreuses lèchent les océans et les continents pour les apaiser ? Elle offre a ceux a qui elle veut bien se montrer, le plus horrible des scénarios – mais – et elle savait, avant même de l'écrire, quelle serait la réaction de tous – personne ne s'en aperçoit.
Ai-je dit personne ? Voici une erreur indigne d'un esprit comme le mien – car tout ce qui approche la nuit m'est connu. Il me revient en tête, maintenant, le nom d'un homme, un écrivain, qui, ne pouvant voir ce que la nuit avait d'effrayant, l'avait juste ressenti – comme on sent le danger qui nous guette de son cocon – comme on sent la Mort, avec tellement de clarté parfois, qu'on pourrait en humer l'odeur agréable et répulsive. Dino Buzzati, cet homme qui avait transformé ses yeux en étoiles, et s'était glissé dans la nuit pour découvrir son affreux secret.
Mais, perdu dans mes pensées, je ne me suis pas présenté : outre mon matricule – ce laisser-passer sans lequel je ne pourrais pas aujourd'hui être en train de conter des histoires qui me sont arrivées a moi, et non a mon nom ou a mon prénom, qui ne me servent que pour terminer une lettre ou pour être appelé dans une rue – outre mon matricule donc, je ne suis qu'une vague idée. Elle tourne et virevolte dans un corps – le mien, en l'occurrence –, se fait insistante ou discrète – capitale ou futile – lumineuse ou bien sombre...
L'histoire que j'ai a vous conter, est extraordinaire – du moins, elle l'était pour moi, qui l'ai vécue, alors que je n'attendais plus rien de la nuit, dont je connaissais déjà les plus beaux soupirs, les plus douces lamentations, les plus effroyables sanglots, les aventures cachées et les secrets inavoués.

La plus belle nuit qu'il me fut donné de voir, se posa sur les océans, les continents, les hommes et les bêtes, les plantes et les éléments, aussi délicatement qu'un papillon se pose sur le pétale d'une fleur, après la longue journée d'un 23 juillet suffocant. Comme toutes les nuits, j'avais sorti un fauteuil a l'extérieur de la maison et, tranquillement assis, mais parfaitement concentré, je regardais. Je regardais la couleur de la nuit – quelles extraordinaires teintes elle pouvait revêtir, qui changeaient selon l'année, la température de la journée, la saison, le mois, le jour, la minute et la seconde ! – je dénombrais cinquante-deux teintes différentes au total, et les notais, au fur et a mesure de leur découverte, sur un petit carnet a spirales que je gardais précieusement caché derrière une étagère. De toutes les teintes, la nuit parfaitement noire était ma favorite. Son encre de chine se déversait doucement sur les formes et les couleurs, les avalait et les remodelait, les engloutissait et les faisait renaître au lever du soleil.
Je regardais la forme de la nuit – tantôt fluide et souple – légère et gracieuse – féminine et sacrée, tantôt lourde et sombre – inquiétante et malveillante.
Je regardais le silencieux murmure du ciel, le chant des étoiles, le doux frottement de la lune sur sa couverture salée, les astres cachés derrière cet épais manteau angoissant.
Je regardais la nuit, amoureux, et elle, s'enroulait autour de moi et tentait de me soulever du sol, me décrocher de la réalité et me faire visiter les rêves. Comme chaque nuit, je résistais – car si je succombais – cette certitude m'effraie quelques fois – elle ne me laisserait plus jamais l'approcher – plus jamais la voir nue et secrète comme elle le fait aujourd'hui – plus jamais son sourire pudique qui se découpait dans les étoiles – plus jamais elle ne poserait pour me montrer toute la laideur du monde en plein jour.
Cette nuit-la, je regardais la nuit, encore et encore, annotant dans mon carnet, sa couleur et sa forme – ses intentions et ses aventures – ses courbes lumineuses et ses tristes yeux noirs – ses mains, portes du pays des rêves – son ventre, antre de tous les démons. Elle dansait pour moi, pour me charmer et me porter, elle dansait, et les étoiles s'entrechoquaient suavement – ding, ding – et leur chant formait une mélodie envoûtante qui réveillait en moi le plus singulier des désirs.

Je me laissais porter par le spectacle, sans pour autant relâcher mon attention – car la nuit était ma maîtresse la plus belle et la plus dévouée, et j'étais mis a l'épreuve – je devais mériter ses faveurs. Les étoiles autour d'elle formaient un halo tourbillonnant qui ne faisait qu'accentuer sa grâce.
Soudain, mon regard fut attiré par quelque chose – deux petits points brillants – seuls – immobiles, qui semblaient, eux aussi, regarder le spectacle – mon spectacle. La nuit continuait de danser, légère et féminine comme elle ne l'avait jamais été – mais ces deux étoiles qui ne participaient pas avait piqué ma curiosité la plus vive. Je me détachai complètement des yeux froids de ma bien-aimée, pour me concentrer entièrement sur ces deux astres. J'arrêtai de respirer pour mieux les entendre; j'arrêtai mon cœur de battre pour mieux les comprendre. Les deux étoiles communiquaient – je l'entendais – elles se déplaçaient avec une extrême lenteur, et leur frottement contre le corps nu de la nuit formait des sons – des syllabes – des mots – qui résonnaient si doux a mes oreilles – car je les entendais, je les observais.
L'une des deux brillantes sanglotait – ouuh... –, et j'entendais des larmes sonores couler sur son être – ses larmes qui faisaient ce bruit si nocturne des grillons qui s'agitent au petit soir –, j'entendais son cœur mort battre au désespoir – son cœur imitait les tambours africains dont la poussière de soleil qui les recouvre est brusquement soulevée par des mains noires et sèches qui ne demandent que la pluie.
Elle pleurait, et sa voisine écoutait – j'écoutais aussi. Elle se plaignait : je suis trop vive – ta couleur finira par changer, car tu n'auras pas toute ton existence la même température, la rassurait l'autre – ma couleur ne m'embête pas, répondait-elle, c'est mon caractère qui est trop vif – n'est-ce pas une bonne chose ? Murmurais-je, et elle m'entendit, car elle répondit : seule la nuit peut avoir un caractère tel que le mien, car je ne dois pas me faire remarquer, nous devons toutes nous unir pour faire de sa beauté une évidence.
J'étais la devant un véritable problème. Je voulais évidemment aider cette étoile, qui semblait souffrir de ce qu'elle était, mais je ne voulais en rien changer les gestes et les pensées de ma maîtresse, dont la danse s'était quelque peu ralentie et rendue plus lente – comme une danse a deux, qui semblait être une invitation.
Fais-toi moins vive, osais-je suggérer a l'étoile – comment donc ? Demanda-t-elle, et il me sembla voir naître un sourire étoilé sur ses belles lèvres froides – tu ne dois plus être, mais paraître, pour un court moment – c'est une idée, dit-elle, et je pense pouvoir la suivre – c'est sage, lui dis-je – mais quelle tristesse de ne pouvoir être moi... Se lamenta-t-elle – tu ne joueras un rôle que durant la danse, la rassurai-je, tu pourras ensuite redevenir toi-même et monter le spectacle de ta propre existence – vous avez raison, murmura-t-elle, je vais faire ainsi.
Alors, les frottements des ailes des grillons se turent, et le silence fut total. La-haut, ma maîtresse chantait la plus belle des chansons – juste toi et moi, disait-elle – et de nouveaux astres sortaient de sa bouche a chaque mot prononcé.

L'étoile malheureuse était toujours immobile, l'autre avait rejoint le halo, qui s'estompait doucement, car, je le devinais a la couleur de ma nuit qui changeait, le petit matin arrivait doucement, préparant son arrivée avec soin et convaincant, comme a chaque aurore naissante, sa rivale – la nuit – de s'assoupir pour ne se réveiller que bien plus tard.
L'étoile se mit a bouger – heureux sentiment – mais peinait a réfréner sa vivacité décidément incontrôlable. Je lui parlai, depuis mon fauteuil, au milieu de la rue : danse avec moi, lui dis-je du ton le plus bas possible afin que la nuit n'en entende rien; je me levai, et entamai une danse solitaire, tournant sur moi-même avec lenteur et émotion, tenant dans mes bras serrés une cavalière invisible qui me susurrait des mots doux a l'oreille et dont les éclats de rire me chatouillaient la nuque.

Je dansai encore et encore, sans cesse, ne pensant qu'a la femme parfaite qui pouvait se trouver entre mes bras a ce moment-même : la nuit. Collée contre moi, elle disséminait des étoiles a peine nées dans mes cheveux, les ébouriffait en soufflant dessus, riait en voyant mes yeux chercher les siens, invisibles. L'étoile suivait mon mouvement, se déplaçait lentement, suavement.
Je dansai, toujours, sans relâche, amoureux; je dansai, tant et si bien, que l'étoile se fit lente.

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Re: La nuit ne fait pas l'étoile
Posté par april_2034 le 08/05/2006 02:40:39
Bien apprécié

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Re: La nuit ne fait pas l'étoile
Posté par pentagruelle le 10/05/2006 14:51:00
Magique !

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Re: La nuit ne fait pas l'étoile
Posté par isi en force le 14/05/2006 11:32:09
magnifique!!!!!!!!

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Re: La nuit ne fait pas l'étoile
Posté par schwarzer_schmetterling le 02/06/2006 19:37:32
Merci à tous et toutes, vos commentaires me font bien plaisir

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