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La philo, Joëlle, moi...
Posté par nosepicker le 20/08/2004 07:54:34
Je n'oublie pas Catherine, mais il semble que la vie continue. Hier, c'était moi, aujourd'hui et demain, il y en aura d'autres. C'est à croire que le désespoir et le mal de vivre courent les rues par ici. Ici... On dirait une autre planète. Histoire fictive d'un gamin stupide, troisième et quatrième séquences.

#3 : Un autre lundi, ici... - Les Philosophes

Retour à l'école, ce matin. Ça ne me tente pas du tout. Au moins, cette fois, je ne risque pas d'être en retard : je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit.
À l'extérieur, il fait beau, c'est officiellement l'automne. Les feuilles changent de teinte et tombent doucement. L'hiver approche et il sera long.
Le réveil sonne. Je frappe dessus comme d'habitude. On cogne à la porte, on l'ouvre et on me crie de me réveiller. Pas besoin de crier, je ne suis pas sourd. Et je ne dors pas...
Je pense à Catherine, à mon dernier réveil dans cette pièce. Je me rappelle cette sensation de bien-être, de chaleur, de tendresse lorsque les trois lames du rasoir ont entaillé ma peau. Plus j'y pense, plus j'ai envie de recommencer. Comme si me faire du mal pouvait y changer quoique ce soit. Dommage.

À l'hôpital, j'ai souvent parlé avec le psychiatre. Jamais beaucoup;je n'ai pas l'impression qu'il aurait compris. J'ai quand même fini par lui expliquer qui était Catherine et que je l'aimais. Et qu'elle ne voulait plus de moi. Je crois que c'est tout. Je suis prêt à parier qu'il n'en a pas compris un traître mot. Mais il a fini par me laisser tranquille. C'était la seule chose que je souhaitait. Mes parents, eux, ne me lâchent plus d'un poil. Ils surveillent tout ce que je fais, s'inquiètent pour moi... Eux qui ne se préoccupaient jamais de moi. Il fallait une tentative de suicide pour qu'ils me portent un peu d'attention ? Il paraît.


Je me lève avant que ma mère ne revienne cogner à ma porte. Je cherche des vêtements propres dans ma chambre que mes parents ont entièrement nettoyée pendant mon séjour à l'hôpital. Chose rare, je trouve du linge dans ma penderie. Moi qui suis habitué à le retrouver quelque part sur le plancher à côté (ou avec) le linge sale ! Ma mère a même pris la peine de vaporiser quelque chose qui sent les pêches pour chasser les mauvaises odeurs qui s'étaient installées... ou incrustées, peut-être. Mais tous ses efforts auront été vains;l'odeur du moisi flotte encore derrière celle des pêches et je sens que l'apparence de ma chambre redeviendra bientôt normale. J'ai hâte que ça redevienne comme avant. Je ne me sens plus à l'aise dans cette pièce trop reluisante.
Enfin, je trouve un pantalon et un chandail que j'aime. Les pantalons sont légèrement abîmés, mais au moins, l'ensemble ne pue pas trop.
La porte s'ouvre à nouveau et la tête de mon père apparaît. Je crois que dire qu'il me hurlait de me dépêcher ne tomberait pas dans l'hyperbole. C'en une de trop et je lève mon majeur à sa santé, sans réfléchir évidement. Grossière erreur de ma part. Vraiment, j'aurais dû mourir il y a deux semaines.


Je voulais avoir mal et bien j'ai mal. Ce qui est vraiment bien, c'est que cette fois, il n'y a pas de sang.


Il faudrait peut-être que je finisse de m'habiller. Pour une fois, je n'ai pas besoin de chercher deux bas identiques pendant dix minutes. Bah... à vrai dire, je ne prends jamais le temps de le faire. J'ai généralement autre chose de mieux à faire. Mais pas besoin de s'étendre sur le sujet;mes bas ne méritent pas un chapitre entier.
Je n'ai pas faim, mais l'odeur de bacon qui provient de la cuisine me dit que je ferais mieux de faire semblant. Pour donner un peu de répit à mon estomac, je passe d'abord à la salle de bain.

Pas mal. On voit bien que j'ai tenté de raser quelques poils inexistants à deux ou trois endroits sur mes joues, mais personne ne posera de questions. Mes amis sauront instinctivement ce que j'ai fait et ils me laisseront tranquille avec ça.
Le contour de mes yeux a une teinte moins noirâtre et la sclérotique est plus blanche que rouge. Je soulève les bandages qui entourent encore mes poignets. Je décide de les laisser en place. Malheureusement, je ne pourrai pas me servir de l'excuse "c'est mon chat !" pour tout expliquer, ledit chat étant décédé sous ma voiture au mois de mars dernier. Je ne me souviens plus de la date exacte, mais c'était une journée mémorable. Sale chat.
L'odeur du bacon me donne déjà envie de vomir. Mon moral est passablement bas et la perspective de restituer mon petit déjeuner ne m'enchante pas vraiment.
La journée ne s'annonce pas facile.

Je m'installe devant mon assiette que ma mère a garnie plus que généreusement. Lentement, je commence à manger. Tout goûte mauvais, je n'ai pas faim. Je réussi malgré tout à terminer mon repas.
J'ai mal au coeur. Je me lève et vais vomir. Rien de mieux pour remettre les idées en place;le vomi a laissé une saveur horrible dans ma bouche, mais je ne suis plus à moitié endormi. C'est toujours ça de gagné.

Je cherche mon sac d'école avant de finalement le trouver juste à côté de la porte. Par contre, mes clés demeurent introuvables et je dois me résigner à demander à ma génitrice de m'indiquer leur emplacement. Accrochées au porte-clés dans l'entrées... C'était pas évident ? J'ai réellement hâte de retrouver mon bordel. À cette époque (nah, c'est tout de même pas si loin !), je savais où étaient mes choses.
Je suis soulagé de voir que mon auto est toujours à sa place et que l'ouragan Propreté l'a épargnée. Il faut préciser que j'entretiens ce véhicule beaucoup mieux que ma chambre. Je remarque que le petit sapin qui sent suposément bon est tombé dans le cendrier rempli de mégots de cigarettes. Ceux de Catherine. Elle fumait (fume ?) bien trop. Je détestait qu'elle le fasse dans mon automobile. Pourtant, je la laissais faire sans dire un mot. L'amour est un peu, beaucoup fou... Je suis un peu, beaucoup fou... Je jette le sapin qui ne sent plus bon du tout et ferme le cendrier dont le contenu fait surgir de merveilleux douloureux souvenirs. Je tourne la clé et pars. Oh things are workin'out pretty good for me'cause I'm the greatest suicide machine... Quelqu'un veut bien m'expliquer pourquoi c'est cette chanson là qui joue maintenant ? Je décide de la passer. Les paroles sont trop tentantes pour moi. Je veux encore mourir. Pour vrai, cette fois. Je sais bien qu'il y a pire qu'une peine d'amour, mais ça reste difficile quand même. Je suis incapable d'oublier vraiment. J'aime Catherine. 130km/h... J'ai envie d'aller percuter ce mur de béton. Non, ça ressemblerait trop à un accident.

Premier cours : philo. Honnêtement, quel imbécile peut aimer la philosophie ?
Fait rare, je suis le premier à entrer dans la classe. Je file immédiatement vers ma place préférée, au fond à droite. Catherine aime cette matière, mais elle n'est pas une imbécile. Contrairement à moi.
Mince consolation, je n'ai aucune chance de la rencontrer ici. Elle va à une autre école.
Joëlle vient s'assoir à côté de moi. Elle n'a pas l'air bien. Nous parlons un peu, elle est ailleurs, c'est facile à voir.

"-Je suis enceinte"


Voilà, c'est sorti, comme ça, comme une banalité. C'est vrai qu'ici, dans mon univers, dans le sien, le notre, les jeunes sont alcoolique à 10 ans, ils fument la cigarette à 9, ils sont cokés jusqu'aux yeux à 12, se prostituent pour payer ladite coke et les filles sont mères à 16-17 ans. Souvent avant. Je suis chanceux : j'ai échappé au drogues dures et je suis un homme. Je ne peux pas tomber enceinte. Je ne sais pas si je suis déjà père sans le savoir. J'espère que non.

Je serre un peu la main de Joëlle et elle appuie sa tête sur mon épaule. Elle ne pleure pas, mais je sens qu'elle le voudrait bien. Seulement, ici, on ne pleure pas... Non, on s'ouvre les poignets, on se pend, on se met une balle dans la tête ou on se plante une seringue dans le bras. Mais on ne pleure pas, pas plus qu'on percute un mur à 130 km/h.
Je me demande ce que Joëlle fera.
Elle en est à 4 mois. Elle sera mère ou morte. Je ne veux pas qu'elle meure, elle est la seule fille qui conduise assez vite pour moi.
Elle recommence à parler.

"-C'est comment quand on meurt, Derek ?"

Je ne sais pas, je ne suis pas mort. Et je ne veux pas que Joëlle le soit. Mais ça ne se dit pas ici. Ici, on ne dit rien, on ne répond pas, on écoute, on fume un joint ou un emprunte une seringue et parfois, on assiste aux funérailles.
Ce n'est vraiment pas un endroit pour des gamins. Ni pour personne.

"- T'as commencé à te piquer, Does ?"

Pas encore. Je présume que ça viendra... "Does"... Il y a longtemps qu'on ne m'a pas appelé ainsi. Je réponds à Joëlle. Je lui raconte pour Catherine. Elle ne dit rien, serre un peu ma main et le cours commence.
Comme d'habitude, nous ne sommes pas beaucoup. Moins de la moitié de la classe est là et la plupart ne sont présents que physiquement. Certains dorment, d'autres attrapent des papillons imaginaires. Ce n'est que de la philo. Cette classe, ce cours n'existent pas dans leur monde et lorsqu'ils existent, ils sont insignifiants. La philosophie, ils s'en foutent. Il n'y a que leur prochaine dose qui importe vraiment.
Joëlle dort.
Les amies de Catherine me disaient toujours que moi et ma bande ne valions pas grand chose. Pourtant, je contemple la douzaine d'adolescents qui ont fait acte de présence pour le cours et j'ai l'impression du contraire. Mais j'ignore pourquoi. Est-ce que ça pourrait être un bon sujet pour une dissertation de philo ? Cette pensée m'arrache un sourire et je m'éloigne un peu plus de la réalité. Je ne savais pas que je pouvais être aussi déconnecté et à jeûn. À l'avant de la classe, l'enseignante parle encore. Je n'entends pas ce qu'elle dit et puis, personne n'écoute. La philo, on en a rien à foutre. Catherine disait qu'un jour je comprendrais... Il n'y a qu'elle pour aimer cette matière. Remarquez qu'elle a les moyens de mettre des trucs du genre dans ses priorités. Ici, on ne se demande pas si on aime le cours, on se demande ce qu'on fait encore à l'école ou parfois même, on se demande pourquoi on est vivant. Ici... J'ai l'impression d'être un martien.
Dis-moi, Catherine, tu sortais avec moi parce que j'ai une réputation de dur à cuire ou parce que tu m'as déjà aimé ?
Je ne sais même pas si je veux connaître la réponse à cette question. Moi, j'aime Catherine. C'est tout. Peut-être pas... Enfin, ça n'a pas d'importance, non ? Ce n'est que de l'amour, rien d'autre...

L'enseignante annonce une pause et elle quitte la classe. Les moins déconnectés se secouent un peu, le reste ne bouge pas d'un poil. Je réveille doucement Joëlle qui part sans dire un mot. Moi, je reste là, immobile et je continue de penser. J'observe les autres. Landry, Gauthier et Melançon tiennent à peine sur leurs chaises, je me demande à quoi ils sont défoncés. Même chose pour Rachel et Croteau sauf qu'eux, tout le monde sait qu'ils sont saoûls. Ils le sont en permanence, c'est simple. Et personne n'a pensé à leur retirer leur permis de conduire. Il y aussi Mike qui ne fait que dormir;on peut l'entendre ronfler. Au premier rang, on retrouve Kate, Marianne et Jeff, d'après ce que je vois, ils valent tout juste mieux que les trois premiers. Et si on cherche bien, on peut apercevoir Jessie sous un bureau. Un cours normal, quoi.
Joëlle revient en classe en même temps que la professeur dont nous ignorons tous le nom. Elle (Joëlle, évidement) revient s'assoir avec moi. Elle remet sa tête sur mon épaule et le cours reprend comme tantôt. Mon amie s'est déjà rendormie. Elle a dû aller se shooter quelque chose pendant la pause. C'est tout à fait son genre. En fait, c'est un peu celui de tout le monde ici. Pour la majorité, l'école est une piquerie comme la maison, les parents en moins.

Je regarde dehors, il fait soleil, le ciel est bleu, il y a un petit vent pas trop froid, bref, c'est une belle journée. Le stationnement est presque désert. J'aime bien regarder les voitures, mais pas celles là. Elles sont inintéréssantes. Personne n'a les moyens de se payer une vraie bonne bagnole. Il n'y a rien d'intéréssant ici... I just don't care, there's nothing left for me back there...
Joëlle remue un peu dans son sommeil.
Il ne reste qu'un heure trente au cours. L'enseignante parle encore. J'espère qu'elle ne se fait pas d'illusion : la moyenne de son prochain examen ne sera pas plus forte qu'elle l'était aux précédents. Je pense à Joëlle et à son bébé. Je me demande si cet enfant naîtra, si Joëlle mourra... J'ignore ce que je ferais à sa place. Elles sont courageuses, les filles, pour grandir ici. Les garçons aussi, mais pour eux, c'est plus facile. Nous, les mâles, on a pas grand chose à se soucier.
Joëlle ne bouge plus, son sommeil est plus calme.
L'heure qui suit passe aussi lentement que les deux qui la précédaient. Personne n'a écouté, tout le monde s'en moque, mais on a tous le sentiment d'avoir fait notre part pour aujourd'hui. Dans quelques instants, ils auront complètement oublié qu'ils avaient un cours de philo. Leur prochaine dose sera leur unique priorité. Et ensuite, ils ne savent pas, je ne sais pas, personne ne sait. Lequel manquera à l'appel demain ? Ou cet après-midi ? Nul ne le sait. Peut-être qu'ils seront tous là, peut-être pas. Mais une chose est certaine : la vie continuera et plus tard, pas toujours plus tard, la même histoire se répètera.
Je ne pleurerai pas, je ne dirai rien, mais je me demanderai pourquoi et comment. Comment en sommes-nous arrivés là et pourquoi les choses sont ainsi faites ? Je me demanderai s'ils aimaient eux aussi une Catherine qui ne les aimait pas, je me demanderai si ça valait vraiment la peine de vivre pour finir avec une balle dans la tête, une corde au coup, les poignets déchirés ou une seringue dans le bras... C'est trop horrible. J'ai besoin de quelque chose et ce n'est pas de Catherine. Je veux boire, fumer ou même, autre chose. Je n'ai jamais voulu et pourtant, c'était prévisible. On ne peut aller nulle part à partir d'ici.
J'aimerais bien pouvoir comprendre pourquoi, mais c'est impossible. Ici, c'est comme ça. On finit tous de la même manière. J'ai peur, je tremble.
Je regarde la gamine assise à côté de moi et je sais qu'elle ne sera pas mère.
Bordel, nous avons seulement 17 ans...
Joëlle ne sera pas mère, elle sera morte. Déjà, elle est froide. Déjà, elle est toute pâle... Je m'en vais en laissant seule.
Elle ne sera pas mère, elle sera morte.

J'ai hâte de voir la fin du tunnel. Je me fous de la philo, je me fous de Catherine, Joëlle ne sera pas mère, je ne serai jamais père, personne ne s'en sortira, c'est comme ça ici, non ?
J'ai mal, j'ai peur, je tremble.
J'allume un joint.
Je déteste septembre et tous les autres mois.Mais septembre est le pire.
Je déteste septembre.


#4 : Samedi, un peu partout, la morve au nez... - Les yeux de chat.

J'ai été aux funérailles de Joëlle, hier. Je n'ai pas pleuré, ça ne se fait pas. Les hommes ne pleurent pas... Le monde a perdu une excellente conductrice, c'est dommage. Je ne crois pas qu'elle aurait fait une mauvaise mère. Seulement, elle savait qu'on élève pas un enfant ici. Ce n'est pas la place. Pourtant, nos parents l'ont fait... Je me demande pourquoi. Mais je ne leur demanderai jamais.
Aurevoir, Joëlle... À bientôt peut-être. "C'est comment quand on meurt, Derek ?"... Elle l'aura su avant moi. Je m'en doutais.Depuis le dernier cours de philo.C'était évident qu'elle allait crever.Comme une chienne,misérable.C'est toujours comme ça et personne n'a jamais pu y changer quoique ce soit.C'est...je sais pas,je n'ai plus de mots pour en parler.Peut-être parce que ça arrive trop souvent.

J'ai attrapé froid à force de rentrer trop tard le soir. Les soirées d'automne sont fraîches et je n'aime pas porter un manteau. Heureusement, il ne neige pas encore;nous ne sommes qu'en septembre.
Je me promène dans les rues seul avec mes pensées. Je ne sais pas si j'espère rencontrer quelqu'un ou si je préférerais me faire coincer par quelqu'un qui m'en veut et ne jamais avoir l'occasion de rentrer à la maison. Je marche. La lune est pleine, le ciel est dégagé, je ne vois pas les étoiles. Il y a trop de lampadaires dans les rues.
Je me dirige vers le parc. Il y a longtemps que je n'y suis pas allé. Enfant, j'y allais tous les jours avec Joëlle et Lance, un gars qui est mort d'une overdose l'an dernier. Parfois, nous étions seuls, mais le plus souvent, il y avait au moins une bonne vingtaines d'autres mioches qui jouaient avec nous. Nous ne connaissions pas vraiment de jeux à part la tag. La plupart du temps, nous nous battions au lieu de jouer.
Le parc n'a pas changé depuis la dernière fois que j'y suis allé. Il y a autant de mauvaises herbes qu'avant, des déchets jonchent le sol, des ados en cavale dorment sur les banc, des seringues traînent un peu partout...
Je n'arrive pas à croire que des enfants sont venus jouer, jouent et joueront fort probablement à cet endroit.
Je présume que c'est comme ça qu'on en fait des drogués... Non, mais, ça prend une relève, hein !... "Humour" noir.
Une douzaines d'arbres tiennent encore debout. Tous des érables. Je parie que les gamins d'aujourd'hui grimpent encore aux arbres et qu'ils se cassent la figure une fois sur deux. En tous cas, ce qui nous arrivait.

Une fois, Landry a grimpé à un arbre alors qu'il était saoûl. Le résultat a été si peu concluant qu'on a presque pensé à cesser de grimper aux arbres lorsqu'on avait pas toute notre tête. Mais la logique, la pensée rationnelle (c'est de la philo, ça, non ?), ça n'a jamais été notre fort. Par contre, pour faire des stupidités, nous avons toujours été les champions. Il faut dire que nous avons eu de bons entraîneurs. Nos parents, des "grands du secondaire" et d'autres encore. Nous avons aussi appris par nous même avec de vieilles bouteilles qui traînaient un peu partout, certains se sont aventuré à jouer avec les seringues que les grands laissaient par terre.
Puis nous avons fini par délaisser le parc au profit des sous-sols de ceux dont les parents étaient absents pour la fin de semaine.
C'est là que moi, j'ai vraiment appris à boire, à fumer, à baiser... Tout ce qu'un vrai homme doit savoir... Pfff. Ridicule. Et pourtant...
Et tout ça parce que des gamins se sont croisés dans un parc qui ne devrait pas en être un. Sur la vingtaine qui étaient toujours au parc, il n'en reste qu'une dizaine. Certains ont déménagé, d'autres ont simplement foutu le camp sans rien dire à personne et les autres sont morts ou quelque chose du genre. Nous n'en avons jamais fait de cas, nous y sommes habitués;tout ça est normal ici.



Un coup de vent me fait frissonner et me tire de mes réflexions sur mon enfance. Quelle enfance... Je marche encore un peu en pensant aux autres. À ceux qui furent, ceux qui sont, ceux qui seront, ceux qui ne seront plus... J'ai mal, je suis triste. Je voudrais pleurer, mais je retiens mes larmes. Je voudrais hurler, mais je n'ose pas briser le silence de mort qui règne. Je voudrais mourir, mais pas là, pas maintenant.
Je me souviens de Sonia qui est morte ici, dans ce parc, sous le plus grand des érables, juste à côté de l'étang noirâtre. Violée puis étranglée... Ça nous avait tous secoués. Demons can return, he caught up with her, murderous hands cripple her eyes and mind. And I can't blink so... Hail defeat, it's reached everyone, plague generation, our last one...
Après ça, les jeux dans le parc n'ont plus jamais eu la même saveur. La majorité d'entre nous n'avaient pas plus de 9 ans. C'est le grand Gauthier qui a découvert le corps. Sa petite soeur. Lui, il n'a jamais dégrisé depuis. Je le comprends. T'inquiètes, Gauthier, tu la reverras bientôt Sonia... Elle avait six ans, tu n'en auras même pas 18... Peut-être que je me trompe, peut-être pas. Le temps le dira.

Je gèle. Il fait froid. Le vent est fort. Je me cache derrière l'immense roche au milieu du parc. Elle était bien plus grosse lorsque j'étais jeune. Non, c'est moi qui était plus petit. C'est derrière cette roche que nous avons fumé nos premières cigarettes, bu notre première gorgée d'alcool... Enfin, ça s'est arrêté là dans mon cas, plusieurs sont allés plus loin que ça. Moi, je ne sais pas;je ne me rapelle jamais trop de mes soirées bien arrosées alors je ne peux pas vraiment être certain que je n'ai jamais pris de "vraies" drogues. De toute façon, j'y arriverai sûrement un jour ou l'autre, c'est écrit dans le ciel, j'en suis convaincu.
J'entends un bruit. Ce sont des pas. Je me demande qui c'est. Pas ce qu'il ou elle fait là, ce serait stupide.
C'est une fille. Elle vient s'assoir derrière la roche. Avec moi.
Je fais semblant de dormir. Je ne réagis pas lorsqu'elle se laisse lourdement tomber sur le sol. Je m'attends à entendre une bouteille s'ouvrir ou à sentir une odeur quelconque.
Rien.
Elle ne bouge pas. Elle ne fait rien. J'ouvre les yeux et la regarde. Elle a une lampe de poche à la main et elle lit un livre. Elle s'aperçoit que je l'observe et elle me pointe sa lampe de poche directement dans les yeux. Salope.
Elle finit par baisser la foutue lampe de poche et je referme les yeux.
Je pense à ses yeux à elle.
Verts. Une pupille verticale hyper-dilatée en plein centre. Comme un chat.
La fille aux yeux de chat...
J'ouvre les yeux et la regarde. Il n'y a pas assez de lumière pour que je puisse bien voir ses yeux, mais ce n'est pas grave. Elle m'intrigue tout entière. Je ne l'ai jamais vue dans le coin et je connais tous les jeunes qui se tiennent ici. Peut-être pas de nom, mais au moins de vue. Et elle, je ne l'ai jamais ne serait-ce qu'entrevue de toute ma vie.
Elle me regarde, je ne fais même pas mine de détourner le regard.
Je l'observe, je la scrute, je veux la connaître. Besoin irrésistible de compagnie ou curiosité malsaine, je ne saurais dire.
La fille lève les yeux de son bouquin et regarde droit dans les miens. Quel regard... Dur, froid, mauvais, effrayant... Je ne sais pas si ce sont ces yeux de chat, mais elle me fait froid dans le dos. Je n'aime pas cette fille. Je ne la déteste pas non plus.

"- C'est une maladie... Je n'en connais pas le nom, mais c'en est une. C'est tout. "

J'en déduis qu'elle doit parler de ses yeux. Elle bouge un peu sa lampe de poche et ses pupilles se contractent de plus en plus jusqu'à devenir deux minces lignes verticales. C'est marrant. J'adore ses yeux de chat.

"- Derek. "
C'est moi, ça. Je parle rarement et je hais les phrases compliquées.

"- Mélissandre... Les gens m'appellent souvent Mel, c'est plus court"

Alors va pour Mel. J'aime les noms courts. J'aime ses yeux. J'aime sa voix un peu rauque, sa façon de parler rapidement, ses mots, ses gestes...
Elle ressemble un peu à Joëlle.
Nous commençons à parler. Elle pose beaucoup de questions, je réponds brièvement et elle répond avant même que je ne le lui demande.
Elle est une des rares personnes que je laisse me questionner autant qu'elle le veut. Elle n'est pas chiante, plutôt sympathique, même. Je ne comprends toujours pas pourquoi je discute avec cette inconnue. Mel... Mélasse (je me demande comment fonctionne mon cerveau pour faire un lien aussi tordu)... Ça me fait sourire. Ses réponses aussi sont drôles. Sarcastique à souhait, la fille. Son genre d'humour est aussi sombre que le mien. Elle ne vit pas ici depuis très longtemps, mais elle vient d'un endroit qui ressemble beaucoup à "ici".
Ici... Autant dire nulle part.
Elle connaît la drogue, l'alcool, le sexe... Mais elle n'aime pas. Et elle ne veut pas. Jamais. Bien sûr, on a tous dit ça un jour ou l'autre. Ça ne signifie pas qu'on y a tous échappé. Les "survivants" sont plutôt rares.
La fille (c'est étrange, je ne m'habitue pas à l'appeler par son prénom) parle encore. Là, je ne l'écoute plus et je répond plus. J'en ai assez dit pour ce soir.
Elle se tait et m'observe, me scrute comme je l'ai fait un peu plus tôt.
Ses yeux de chat s'arrêtent sur mes poignets encore bandés. Normalement, j'aurais pu enlever les bandages, mais j'ai décidé de ne pas le faire. Pourquoi ? Aucune raison particulière, ça ne me tente pas.

Maintenant, elle n'éclaire que mes poignets. Ça me dérange. Je rabats les manches de mon chandail par dessus. Il ne faut pas m'en demander trop, quand même. J'ai envie de partir. Je ne bouge pas d'un poil. Quelque chose me retient. Les yeux de chat ou la fille elle-même ? Bonne question.
Une chose est certaine, ce n'est pas moi qui me creuserai la cervelle pour y trouver une réponse. Je vais rester assis là où je veux.
Elle doit se dire la même chose puisqu'elle non plus ne bouge pas. Je voudrais qu'elle s'en aille parce que je n'ai pas le goût de le faire. Si elle s'éloignait d'elle-même, ce serait beaucoup plus facile.
Je dois l'avouer : elle m'attire. Ça n'a rien de sexuel, c'est purement... Comment ? Je ne trouve pas de mot pour décrire ce que je ressens. Reste qu'elle a un petit quelque chose qui me pousse à rester auprès d'elle.

"- Tu connais Catherine ?"

Oui, je la connais Catherine. Il dois bien y en avoir des milliers sur Terre, mais je suis convaincu que c'est de celle-là dont elle parle.

"- Et tu l'aimais, hein ?
- Oui... et elle me détestait.
- Je sais. "

Alors, tout le monde le savait sauf moi ? Ça doit être pire que je ne le pensais. Je lève les yeux vers Mel. Elle me regarde en souriant. Je souris à mon tour.
Ses yeux sont comme ceux d'un chat. Les miens sont noirs et tristes.
Elle rit, je ris, nous rions. Sans raison. A-t-on vraiment besoin d'une raison pour rire ? C'est comme s'ouvrir les poignets pendant qu'on est saoûl... Ça arrive comme ça et on ne sais pas trop pourquoi. On croit que c'est pour quelque chose, parce qu'on aime Catherine et souvent, ça n'y est pour rien. C'est arrivé comme ça, on ne sait vraiment pas pour quelles raisons, mais c'est là quand même. Voilà tout.
Il est tard, je suis fatigué, je commence à délirer.
La fille aux yeux de chat me prend dans ses bras, le reste se devine aisément. Ça finit toujours de cette manière.
J'avance un peu la tête puis la recule. Elle avance la sienne, mais ne la recule pas. Je sais ce qu'elle veut, je suis prêt. Je sais comment faire, elle sait aussi.
Nos lèvres se rapprochent, elles se touchent... Nos mains se promènent sur nos corps... Les hormones commencent à prendre le dessus et je connais la suite. Je ne fais rien pour l'empêcher, je laisse les événements suivre leur cours. Et puis, j'en ai envie.

Ce n'est peut-être pas de l'amour, mais ça fait du bien.
Je sens ses yeux de chat posés sur moi et je fonds. Je suis bien, il ne fait plus froid, tout est parfait... Ses mains sont chaudes, elles sont douces comme le reste de sa peau. Dans le bas de son dos, je sens une courbure anormale, elle prend ma main et la déplace. Ses yeux de chat, son dos de chat...
Elle enlève mon chandail, le froid est saisissant. Je la laisse continuer. Elle sait ce qu'elle fait, je le sais aussi.
Je n'ai rien pour... pour... se protéger... Je lui dis... Je tremble tellement... tellement elle... Elle ne dit rien et continue. Je veux qu'elle arrête, je ne veux pas être père;je pense à Joëlle qui ne sera jamais mère... Arrête, arrête, arrête... La fille aux yeux de chat n'arrête pas.
"ARRÊTE, MERDE !"
Enfin, elle a compris. Je remet les morceaux de linge qu'elle m'a enlevé et elle reste à moitié dévêtue.

J'ai envie de pleurer. Je pense à Joëlle qui est morte, à Catherine qui ne m'aime plus et j'ai mal. Je veux mourir... Encore. Je me mords la lèvre pour contenir mes émotions, je tremble, je voudrais hurler, frapper, détruire... Laissez-moi rager, brûler, saccager, mettre à feu et à sang, détruire tout maintenant...
Assise à ma droite, la fille aux yeux de chat ne bouge pas, elle reste silencieuse;elle remet ses vêtements.
Et pour la première fois depuis trop longtemps, je laisse couler mes larmes. Je pleure comme un enfant qui tombe et qui réclame sa mère. Seulement, je ne réclame personne. Je ne veux que pleurer, faire sortir toute cette douleur qui m'habite.
Je sens une main sur mon épaule. Je tourne la tête et fixe les étranges yeux de Mel. Je ferme les miens. Les siens continuent de me regarder.
Elle sait... Comment peut-elle ?
Je regarde à nouveau dans ses yeux et je comprends. Elle aussi. Elle n'aimait pas Catherine et ce n'était pas Joëlle, mais c'est tout comme.
Je pleure.
Le soleil se lèvera bientôt et la fille aux yeux de chat s'en ira.
Pour l'instant, je profite de sa présence réconfortante. Pour une fois que quelqu'un me comprends réellement...
À l'horizon,le soleil monte de plus en plus et la fille aux yeux de chat s'éloigne de moi.
Rapidement,le soleil est levé et la fille aux yeux de chat est partie...
Je quitte le parc à mon tour.
Il est temps de rentrer.

Ici,c'est étrange.Les gens font n'importe quoi sans jamais trop comprendre.

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Re: La philo, Joëlle, moi...
Posté par serra-partisane le 20/08/2004 07:54:34
saisissant. réaliste. vraiment, on commence et on lâche plus. ya-t-il une suite?
cet "ici" que tu décris, c ton quotidien? c juste par curiosité. moi qu'ai jamais quitté le monde gris, trop calme et ennuyeux de ma ptite ville et qui déteste la réalité, ca m'aura fait voir les autres trucs horribles qui se passent dans le monde... sur ce @+

Rapport d'abus     Modifier     Supprimer    
Re: La philo, Joëlle, moi...
Posté par calice le 20/08/2004 07:54:34
Continue vite !!
tu écris merveilleusement bien....

Rapport d'abus     Modifier     Supprimer    
Re: La philo, Joëlle, moi...
Posté par evangel le 20/08/2004 07:54:34
génial! vite vite la suite!!

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