Il aura fallu plus de mille ans et une consultation en ligne un peu désinvolte pour que l'un des plus grands secrets de l'histoire des mathématiques refasse surface. Une page du Palimpseste d'Archimède, manuscrit grec du Xᵉ siècle considéré comme l'un des trésors scientifiques les plus précieux au monde, a été identifiée au Musée des Beaux-Arts de Blois. Le feuillet n°123, l'une des trois pages que l'on croyait disparues à jamais, était là, dans les collections numérisées d'un musée de province, sans que personne ne s'en doute.

La piste de Blois : quand la numérisation révèle un trésor
La découverte revient à Victor Gysembergh, chercheur CNRS au Centre Léon Robin (CNRS/Sorbonne Université) et directeur du projet européen ERC PALAI, consacré à l'étude des palimpsestes. C'est en parcourant les collections numérisées du Musée des Beaux-Arts de Blois qu'il a repéré la page, reconnaissant au passage l'écriture grecque du Xᵉ siècle, des figures géométriques et une enluminure moderne « très suspecte ».
Le chercheur ne cache pas la dimension presque ludique de ses recherches. « Je suis allé fouiller à Blois presque par jeu… La ville fut autrefois l'un des lieux de la bibliothèque des rois de France et des collègues m'avaient lancé un défi. Mais je ne m'attendais pas à y faire une telle découverte », a-t-il confié au Figaro. La quête avait débuté à l'automne 2025, « quasiment d'une blague » selon le journal local La Nouvelle République.
La page avait été léguée au musée en 1973 par André Frank (ou Franck, les sources divergent sur l'orthographe), directeur de théâtre et figure de l'ORTF de l'après-guerre, décédé en 1971. Frank l'avait acquise pour son enluminure, sans se douter qu'il détenait une pièce de l'un des manuscrits les plus étudiés de l'histoire des sciences.
Que cache cette page ? Entre géométrie antique et enluminure suspecte
Le feuillet contient un passage du traité De la sphère et du cylindre (De sphaera et cylindro), Livre I, propositions 39 à 41. Il s'agit de démonstrations géométriques complexes portant sur les volumes, typiques de la méthode archimédienne qui fascine encore aujourd'hui les mathématiciens.
Mais la lecture du texte s'avère particulièrement délicate. De l'autre côté du feuillet se trouve une enluminure représentant le prophète Daniel entouré de deux lions, ajoutée vers 1942 par le détenteur de la page afin d'en augmenter la valeur marchande. Cette intervention tardive recouvre entièrement le texte antique, le rendant inaccessible par les méthodes conventionnelles. Le premier mot déchiffré par Gysembergh, « kentron » (κέντρον), signifie « le point, comme le point géométrique ». Aucun contenu scientifique inédit n'a pour l'instant été déchiffré, mais les chercheurs espèrent que les techniques d'imagerie modernes permettront de percer le mystère.
Le Palimpseste d'Archimède : un manuscrit au destin de thriller
Pour comprendre l'importance de cette découverte, il faut remonter le fil d'une histoire digne d'un roman d'aventures. Le Palimpseste d'Archimède est un manuscrit grec copié à Constantinople au Xᵉ siècle, contenant les œuvres complètes du savant de Syracuse (vers 287-212 av. J.-C.). C'est le plus ancien manuscrit connu d'Archimède, plus de 400 ans plus ancien que les autres copies existantes, et la source la plus importante des diagrammes qu'il traçait dans le sable.
En 1229, le manuscrit fut réutilisé comme livre de prières : les textes d'Archimède furent grattés et recouverts de textes religieux, d'où le terme « palimpseste ». Il faudra attendre 1906 pour que le philologue danois Johan Ludvig Heiberg l'identifie à Istanbul, alors Constantinople, et révèle son contenu au monde scientifique.
L'importance du manuscrit dépasse largement le cadre de la curiosité historique. Il contient sept traités d'Archimède, dont deux uniques au monde : Le Stomachion, un casse-tête de combinatoire qui préfigure certaines approches modernes, et La Méthode, considéré comme un précurseur du calcul intégral. Il est aussi la seule source pour Des corps flottants en grec original.
La page retrouvée à Blois s'inscrit dans cette histoire mouvementée. Son propriétaire, André Frank, l'avait achetée pour son enluminure, sans savoir qu'il détenait un fragment du palimpseste. Une méprise qui rappelle que les trésors scientifiques peuvent parfois se cacher là où on ne les attend pas, comme le montrent d'autres archives longtemps restées secrètes, à l'image des 100 000 pages du GEIPAN, le service français d'étude des phénomènes aérospatiaux non identifiés.
Le feuillet numérisé devrait désormais être étudié en détail par l'équipe de Gysembergh, qui espère percer les secrets de cette page par des techniques d'imagerie avancées. Une nouvelle page de l'histoire d'Archimède s'ouvre, plus de deux mille ans après la mort du savant dans sa Syracuse natale.