Début 2022, Lorraine Rossignol prépare un dossier sur les soixante ans des accords d'Évian. La journaliste de Télérama tombe sur une phrase, quelque part dans la documentation : le mot "camps". Elle racontera plus tard n'avoir jamais associé la guerre d'Algérie à l'existence de camps - aux attentats, à la torture, oui. De cette perplexité est né un essai paru le 1er avril 2026 chez Actes Sud, consacré à ce qu'elle nomme "une tragédie occultée de la guerre d'Algérie".

L'anecdote n'est pas un argument, mais un indicateur. Une journaliste informée, travaillant sur cette guerre, découvre en 2022 un dispositif qui a concerné de l'ordre de 2,3 millions de personnes. Le problème n'est donc pas l'absence de sources, mais l'absence de case mentale où ranger cette histoire. Le mot "regroupement" y est pour beaucoup.
Une politique de déplacement à très grande échelle
À partir de 1957, l'armée française systématise une pratique née sur le terrain : vider les campagnes de leurs habitants pour priver le FLN de gîtes, de nourriture et de renseignements. Des "zones interdites" sont créées, où tout être vivant est abattu sans sommation ; les villages sont évacués, puis souvent détruits pour qu'ils ne servent pas d'abri. Les populations sont transférées dans des sites ad hoc - les "centres de regroupement" -, sous administration militaire. Il faut distinguer ces regroupements des "recasements", qui installent les déplacés dans des villages ou des villes préexistants. À partir de 1959, le Plan Challe étend le dispositif.
Les décomptes convergent autour de 2 350 000 personnes regroupées dans environ 2 400 centres ; plusieurs synthèses avancent 2,3 ou 2,4 millions. Le sociologue Michel Cornaton retenait au moins 2 350 000 individus, soit environ 26 % de la population musulmane de l'époque. Si l'on ajoute ceux qui ont fui par leurs propres moyens vers les villes ou la métropole, on atteint environ 3,5 millions de déplacés, plus de 40 % de la population colonisée et plus de la moitié de la population rurale. Ces chiffres sont des estimations, établies à partir de sources administratives et militaires incomplètes : il faut les lire en tenant compte de leur dispersion, non comme un recensement.
Qui se retrouve dans ces centres ? Principalement des femmes, des enfants et des hommes âgés. Les valides sont ailleurs - au maquis, en prison ou morts. Les regroupés sont privés de leurs terres, de leur bétail, de tout moyen de production : ils dépendent entièrement de l'administration qui les a déplacés. La sous-alimentation, le manque d'hygiène et l'absence de soins y produisent une surmortalité massive, notamment infantile. Les universitaires Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad ont analysé, dès le début des années 1960, la déstructuration d'une société rurale non seulement déplacée, mais dissoute.

Le vocabulaire comme instrument
"Regroupement". Le mot mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il fait un travail. Il ne dit ni déplacement, ni contrainte, ni enfermement. Il évoque un rassemblement, une mise en ordre, presque une forme de rationalisation administrative. Les textes officiels parlent de "centres", jamais de camps - alors que, sur place, certains les appellent encore aujourd'hui des camps de concentration.
Le registre développementaliste est explicite chez les responsables. Paul Delouvrier, délégué général du gouvernement en Algérie à partir de la fin de 1958, l'affirme devant le Conseil supérieur du plan : grâce aux regroupements, on assiste "à la naissance de nouveaux villages, de nouvelles communes", et l'armée fait "descendre les populations, du Moyen Âge [...] dans le XXe siècle". Son programme "Mille villages" doit donner une version modernisatrice du déplacement. François Mitterrand, ministre de l'Intérieur en 1954, avait posé la formule fondatrice : "le repli est un instrument de protection civile des populations". Protection, donc - et non contrainte.
Cette rhétorique n'est pas seulement une couverture posée après coup. Elle structure la manière dont l'État colonial se représente sa propre violence : déplacer des paysans, ce serait les moderniser ; les parquer, ce serait les protéger. Un fonctionnaire du cabinet de Delouvrier, Éric Westphal, en donne la version lucide dans une note interne : quelques centres sont "presque modèles, que l'on fait visiter aux journalistes" ; la très grande majorité sont "de véritables foyers de misère entourés de barbelés et de miradors".
La note Rocard, sa fuite et l'ordre peu suivi
L'histoire de ce qu'on appelle la "note Rocard" est bien documentée ; elle dit beaucoup sur la fabrique du silence. En septembre 1958, Michel Rocard, jeune inspecteur des Finances en stage à Alger, est alerté par un ami militaire sur l'existence des centres. Il enquête - officieusement, sous couvert d'une mission sur la réforme foncière - dans les secteurs d'Orléansville, Tiaret et Blida. Le 17 février 1959, il remet sa note à Delouvrier. Elle décrit la famine et l'absence de contrôle civil, et réclame une reprise en main administrative de cette politique conduite par l'armée.
Le texte n'est pas isolé : il recoupe une enquête plus vaste de l'Inspection générale de l'administration. Sa force est ailleurs : dans le ton et dans la fuite. Par l'entremise du cabinet du garde des Sceaux, Edmond Michelet, la note parvient à la presse : France Observateur en publie des extraits le 16 avril 1959, et Le Monde en publie la version complète le lendemain. Delouvrier, lui, avait déjà ordonné le 31 mars la suspension des nouveaux regroupements et le redéploiement des moyens vers l'amélioration des centres existants - ordre suivi "assez mollement", note l'historiographie. Une aide alimentaire est distribuée à partir du printemps.
La réaction militaire est immédiate. Le général Massu écrit à Delouvrier que la note contient des "erreurs" et des "généralisations abusives", et que sa fuite "ne peut être que le fait d'un fonctionnaire progressiste" - autrement dit, à ses yeux, celle d'un traître. L'armée organise alors des visites de "villages modèles" pour les journalistes et les parlementaires. Le 9 juin, Michel Debré est interpellé à l'Assemblée par Waldeck Rochet et dénonce une campagne communiste. Il faut attendre le 22 juillet 1959 et un reportage de Pierre Macaigne dans Le Figaro, intitulé "Que faut-il faire pour aider Bessombourg ?", pour qu'un scandale public éclate dans la presse métropolitaine.
Deux cent mille ou quatre cent mille morts : l'écart fait partie du sujet
Combien de morts ? Les chiffres divergent, et il serait malhonnête de lisser l'écart. Fabien Sacriste, auteur d'une thèse soutenue en 2014 à Toulouse et d'un livre publié en 2022 aux Presses de Sciences Po, retient une surmortalité d'environ 200 000 personnes parmi les regroupés. Benjamin Stora avance 350 000 à 400 000 morts, majoritairement des enfants. Rocard lui-même parlait de 200 000 morts de faim. Le Monde diplomatique évoquait, en 2004, un rythme de plus de 500 décès quotidiens dans les centres.
Ces écarts ne sont pas de simples approximations : ils renvoient à des méthodes et à des périmètres différents - surmortalité par rapport à une mortalité de référence, ou décès directement imputables aux conditions de détention ; populations des seuls centres, ou ensemble des déplacés. Il n'existe pas d'état civil des camps. Toute quantification est une reconstruction.
Un point de vocabulaire, ensuite. L'expression "camps de concentration" est employée en Algérie, et certains historiens l'assument pour décrire un dispositif de rassemblement contraint, barbelé et gardé. Les travaux disponibles documentent l'enfermement, la famine, la négligence administrative et la surmortalité. Ils n'établissent pas un programme d'extermination. Cette distinction n'atténue rien : elle situe le débat sur son terrain véritable, celui d'une violence d'État massive et niée, pas celui d'une comparaison dont l'usage sans précaution affaiblit ceux qui la brandissent.
Deux récits nationaux, un même angle mort
La France a mis du temps à savoir, puis a oublié. Sacriste situe le vrai départ de la recherche universitaire à l'ouverture des archives militaires sur la guerre d'Algérie, en 1992. Vincent Duclert propose une explication plus dérangeante : le sujet aurait disparu du côté français parce qu'il ne concerne que des Algériens musulmans - contrairement à la torture, où des Français comme Maurice Audin ou Henri Alleg ont été victimes, et où la mémoire nationale pouvait se reconnaître.
En Algérie, l'effacement est d'une autre nature. Benjamin Stora le formule nettement : "le récit nationaliste a mythifié et héroïsé la paysannerie alors que celle-ci avait été écrasée par la colonisation, ces camps ont été gommés". La paysannerie devient une abstraction glorieuse, l'auxiliaire du maquis ; elle cesse d'être un ensemble de familles parquées, affamées, déplacées. Après l'indépendance, ces populations rurales déracinées n'ont pas non plus constitué une base politique capable de porter leur propre mémoire.
On peut ajouter une hypothèse, qui relève de l'interprétation : les deux récits nationaux ont été écrits par des élites urbaines, lettrées, et par des appareils - l'armée et l'administration d'un côté, le FLN de l'autre. Les regroupés n'avaient ni voix publique ni relais institutionnel. Ce n'est pas un complot mémoriel ; c'est une asymétrie de ressources narratives.
Après 1962, les camps ne ferment pas
C'est peut-être l'aspect le plus dérangeant. Au cessez-le-feu, les centres ne se vident pas. Le Comité international de la Croix-Rouge compte, au 9 avril 1962, environ 1,8 million de personnes dans 1 800 centres ; seules 300 000 peuvent se passer de toute aide extérieure. On estime qu'environ 20 % des occupants regagneront leur village d'origine. Beaucoup y retournent, ne peuvent reprendre une activité agricole et reviennent. Des réfugiés du Maroc et de Tunisie occupent les baraquements.
La plupart des camps restent donc en place après l'indépendance. Ils inscrivent durablement leur marque dans le territoire algérien : ce sont des bidonvilles, des quartiers précaires, des poches de relogement. Des témoignages signalent des baraquements encore occupés des décennies plus tard.
Il y a là une réalité matérielle que le débat mémoriel escamote. Un camp, ce n'est pas seulement une violence qu'on commémore ou qu'on oublie : c'est un bâti, un foncier, des dettes, des exploitations perdues, un cycle de pauvreté enclenché. Les coûts de cette politique ont été payés par les regroupés, puis transmis à leurs enfants ; après 1962, le démontage n'a pas été financé. C'est aussi cela, la "réparation" : pas seulement des mots, des murs et des titres de propriété.
2026, fenêtre éditoriale plus que tournant
Faut-il se réjouir de la vague éditoriale actuelle ? Deux livres remettent le sujet sur le marché : l'essai de Lorraine Rossignol, qui rassemble les sources disponibles et y ajoute des témoignages inédits de soldats français et de victimes algériennes, et la réédition de la somme de Fabien Sacriste. Le Monde diplomatique en a rendu compte en septembre 2026 ; France Inter y a consacré une émission. Aucune reconnaissance officielle nouvelle, en revanche, n'est intervenue : il n'existe pas de geste public spécifique aux camps de regroupement.
La documentariste Dorothée-Myriam Kellou a posé la question la plus utile, dans une tribune publiée dans Le Monde le 5 avril 2026 : "Comment réparer ce qui est sans cesse redécouvert ?" Elle sait de quoi elle parle. Après avoir documenté avec son père, le cinéaste Malek Kellou, le regroupement de leur village de Mansourah, elle a tiré de cette enquête un film, une série documentaire, un livre - et le constat que chaque "découverte" médiatique repart de zéro. Son père lui avait dit que le regroupement était "le point d'attaque d'une vie brisée par la guerre, qui nous a donné droit à l'errance et à l'immigration".
La remarque vaut contre l'enthousiasme éditorial. Un livre de plus ne répare pas ; il ajoute une pièce au dossier, ce qui n'est pas rien, mais il laisse intacte la question de l'après. Les témoins directs disparaissent - ceux qui avaient dix ans en 1960 ont aujourd'hui soixante-seize ans. Le prochain cycle de redécouverte se fera sans eux, à partir des archives et des récits des enfants.
Reste une question simple, que la France n'a pas tranchée et que l'Algérie n'a pas formulée publiquement dans les mêmes termes : que faire d'une politique de déplacement de population que Rocard, en 1959, décrit comme "inhumaine", menée au nom de l'ordre, et qui n'a jamais été reconnue comme telle par ceux qui l'ont ordonnée ? Nommer les lieux, ouvrir les archives des commissions d'indemnisation, enseigner les camps à côté de la torture et de la bataille d'Alger : ce sont des décisions politiques, avec un coût et des perdants. Elles n'ont pas été prises. En attendant, le mot "regroupement" continue de faire son travail - celui de rendre supportable ce qui a été fait à plus de deux millions de personnes.