
Tout d'abord, quelques précisions sur le nombre de participants (2 000 selon la police, personne dans la nuit noire perpétuelle selon Gilbert Montagnier) : d'une part, n'ont été comptés que ceux qui étaient face au podium, et non les centaines sur les marches, au-dessus et sur les côtés. Nous étions au moins le double, soit 4 000 personnes.
D'autre part, il semble que ce soit une idée du comédien Édouard Baer prise dans l'urgence lundi (squattage de iTélévision par Édouard lundi après-midi pour passer son message en boucle de peur d'être tout seul, activation en catastrophe des réseaux « black-blanc-beur » débouziens), ce qui explique la relative faiblesse du nombre des présents.
Ceci étant dit, voici le récit de ce qui s'est passé pour que vous puissiez dire « j'y étais pas mais on m'a raconté » :
18h30 : Arrivée place du Trocadéro
Pas grand monde, une petite estrade qui fait un peu pitié avec, au centre, une banderole au budget « argent de poche de cancre de CM2 ». Ça sent l'impréparation mais c'est tant mieux : un peu de fraîcheur ne fait pas de mal dans cette semaine où tous les mouvements organisés pour les médias doivent être contrôlés pour ne pas faire le jeu de Le Pen.
19h : Le rassemblement s'échauffe
Ça s'agglutine sur les marches, la sono drivée par Jean Croc (la trompette humaine) crache de vieux tubes français inconnus de la plupart des manifestants. Seule la « Douce France » de Trenet est reprise en chœur, mais bon, ça s'ennuie un peu. Début de distribution des paroles de la Marseillaise et de drapeaux tricolores pour se réapproprier les symboles récupérés par le FN, la veille de leur exhibition sordide. Je réussis à arracher des mains d'un « Téléthon-man » le dernier drapeau, lui disant que quand tout le monde sera debout pour chanter, on ne verra pas son drapeau sauf s'il a une main de 2 mètres (ce qui n'est pas le cas).
19h15 : Le ténor anglais entre en scène
Mister Baer monte sur scène pour nous introduire le ténor anglais (le symbole réitéré de la voix de Londres, celle du De Gaulle résistant du 18 juin 40 pour ceux qui ont arrêté leur scolarité en CE1) qui va nous donner le « la ». Il s'entraîne sur le couplet de la Marseillaise du 12 juillet 1998, immédiatement repris par la foule.
19h30 : L'attente s'installe
Ça s'ennuie beaucoup, et tout le monde en prend conscience. « Ça aurait été bien qu'un groupe vienne pour mettre un peu d'ambiance » me lance dans l'oreille un vieux militant PS aux cernes d'une profondeur océanique.
19h31 : Arrivée des VIP
On ne sait d'où (certainement de derrière le podium mais bon, on s'imagine toujours des trucs extraordinaires), des dizaines de VIP se posent face-caméra entre la foule et le podium : le Canal+ historique (Lescure, Denisot, Chabat and tous les présentateurs et animateurs du Burger Quiz, la Jamel bande) + les vieux compagnons de route de la gauche (Béart, Hanin, Bacriteam and co) + Line Renaud et Salvador, deux seuls soutiens de Chirac recensés. Ça applaudit un peu sur ma droite, je leur dis qu'on n'est pas à Cannes, que ce ne sont pas les VIP qu'il faut applaudir mais la Marseillaise, mais sans trop de résultat. Quelques flashs immortalisent l'instant.
19h35 : La Marseillaise entonnée
Atmen Kelif lit un petit texte, ça fait pas trop spontané (moins que le soir du 21 avril où son intervention en direct de la rue était pleine de rage militante) mais les mots sont bien choisis donc no soucy, la République applaudit. Édouard Baer en rajoute une couche sur la nécessité de voter Chirac le 5 mai et ça applaudit beaucoup plus fort. Le ténor entonne l'hymne. On devait attendre qu'il ait fini mais on ne résiste pas à l'appel de la patrie : tout le monde se met debout, agite les drapeaux et ça chante La Marseillaise. Sans problème le premier couplet, avec plus de mal le second, avec la rage au cœur le refrain : « le sang impur sur lequel on doit marcher » n'est plus une coquille vide, donc il y a vite la chair de poule qui parcourt la foule et de longs applaudissements qui relaient l'hymne vite entonné.
19h40 : Les VIP montent sur scène
Et ensuite, on fait quoi ? Rien n'est prévu mais on ne peut partir comme ça. Édouard Baer demande à tous les VIP de monter sur la scène. Sans se concerter, c'est reparti pour un couplet, « les enfants de la patrie » n'ont plus besoin d'être dirigés pour pouvoir communier.
19h45 : Retour à la réalité
La vieille sono revient, « Douce France » reprend un peu de la voix. Mais le symbole est en boîte, les chanteurs-comédiens-animateurs repartent, les drapeaux français et paroles de la Marseillaise rentrent dans les poches et sacs à dos. Métro à attraper, retour à la réalité.
21h30 : Le commentaire de LCI
Commentaire approximatif de la journaliste de LCI : « Ce soir des membres de la société du spectacle se sont rassemblés place du Trocadéro pour chanter La Marseillaise, vous reconnaissez sur ces images Emmanuelle Béart, Line Renaud et Jane Birkin ».
Le peuple est oublié dans le commentaire, on ne nous avait pas prévenu qu'on servirait juste d'écrin médiatique pour que brillent les acteurs.
Mais cela n'a aucune importance : ce soir, il s'agissait de montrer que les symboles de la République appartiennent à tous. Si les têtes d'affiche les plus connues (Édouard Baer est passé à la trappe télévisuelle) peuvent aider à ne plus permettre que les vraies valeurs républicaines soient travesties par une minorité fasciste, tant mieux.
La déferlante populaire du lendemain, 1er Mai, est le premier indice que bientôt il n'y aurait plus besoin de ces manifestations symboliques pour affirmer sa fierté d'être français.