Le 8 mai 2026, un jury fédéral de Miami a déclaré coupables quatre hommes impliqués dans l'assassinat du président haïtien Jovenel Moïse, tué le 7 juillet 2021 dans sa résidence de Pétion-Ville. Arcangel Pretel Ortiz, Antonio Intriago, Walter Veintemilla et James Solages ont été reconnus coupables de complot en vue de tuer ou d'enlever une personne hors des États-Unis, ainsi que de fourniture de soutien matériel ayant entraîné la mort. Ce procès, qui s'est tenu à plus de 1 100 kilomètres de la scène du crime, marque une étape judiciaire sans précédent dans une affaire qui a ébranlé la communauté internationale.

Le verdict intervient près de cinq ans après l'assassinat qui a plongé Haïti dans une crise politique et sécuritaire encore plus profonde. Les quatre hommes risquent désormais la prison à vie. Mais au-delà des coupables identifiés, ce procès laisse planer un mystère persistant : qui sont les véritables commanditaires de ce complot transnational ?
Coupables à Miami, mais qui sont les quatre hommes derrière l'assassinat du président ?
Le tribunal fédéral de Miami, situé sur North Miami Avenue, a été le théâtre d'un procès hors norme. Dans une salle climatisée, à des milliers de kilomètres des montagnes haïtiennes, le sort de quatre hommes s'est joué. Chacun d'eux occupait une place précise dans l'engrenage qui a conduit à la mort d'un chef d'État.
Arcangel Pretel Ortiz, 50 ans, Colombien résident permanent aux États-Unis, était le co-dirigeant de CTU Security. Surnommé « Colonel Gabriel », il est décrit par l'accusation comme le coordinateur de l'opération. C'est lui qui aurait supervisé le recrutement des vétérans colombiens et donné les ordres sur le terrain.

Antonio Intriago, 59 ans, Vénézuélo-Américain, dirigeait CTU Security LLC, la société de sécurité basée à Miami qui a servi de véhicule corporatif au complot. Alias « The General », il incarnait la façade légale derrière laquelle se cachait une machine à déstabiliser.
Walter Veintemilla, 54 ans, Équato-Américain, était le financier. À la tête de Worldwide Capital Lending Group, il a injecté des fonds dans l'opération et accordé une ligne de crédit de 175 000 dollars à CTU Security.

James Solages, Haïtiano-Américain, était le relais sur le terrain en Haïti. C'est lui qui coordonnait les opérations depuis Port-au-Prince et servait d'intermédiaire avec les conspirateurs locaux.
Un cinquième accusé, Christian Sanon, pasteur haïtien et figure politique en devenir, devait comparaître avec les quatre autres. Son dossier a été disjoint pour raisons médicales, créant un vide dans le récit de l'accusation. Sanon était présenté par les enquêteurs comme le candidat choisi par les conspirateurs pour remplacer Jovenel Moïse à la présidence.
Arcangel Pretel Ortiz et Antonio Intriago : le cerveau colombien et le financier vénézuélo-américain de CTU Security
CTU Security, basée dans la région de Miami, était bien plus qu'une simple entreprise de sécurité privée. Selon les documents judiciaires, elle a servi de couverture à une opération de déstabilisation politique. Pretel Ortiz et Intriago formaient un binôme complémentaire : l'un apportait l'expertise militaire, l'autre les connexions financières et la structure corporative.
Pretel Ortiz, alias « Colonel Gabriel », était un ancien militaire colombien qui avait conservé des réseaux dans son pays d'origine. C'est par son intermédiaire que CTU Security a recruté une vingtaine de vétérans colombiens. Ces hommes ont été attirés par une promesse de mission de protection rapprochée, avant de découvrir, une fois en Haïti, qu'ils étaient en réalité engagés dans un coup d'État.
Intriago, de son côté, gérait les aspects commerciaux de l'opération. CTU Security avait initialement été contactée pour fournir des services de sécurité à Christian Sanon, le pasteur qui ambitionnait de devenir président. Mais au fil des semaines, la mission a dérivé. En juin 2021, il ne s'agissait plus de protéger, mais de destituer par la force Jovenel Moïse.
Le ministère public a démontré que les deux hommes avaient participé à des réunions dans le sud de la Floride en avril 2021, où le plan a été finalisé. Ils avaient convenu que, une fois au pouvoir, Sanon attribuerait des contrats à CTU Security pour des projets d'infrastructure, des forces de sécurité et des équipements militaires. Un marché juteux qui justifiait, à leurs yeux, le passage à l'acte.

Walter Veintemilla, Frederick Bergmann et James Solages : les rouages financiers et logistiques
Derrière les figures de proue du complot se cachaient des hommes aux rôles plus discrets mais tout aussi essentiels. Walter Veintemilla, le financier équato-américain, a été le banquier de l'opération. Sa société, Worldwide Capital Lending Group, a accordé une ligne de crédit de 175 000 dollars à CTU Security, permettant d'acheter des munitions et de financer les déplacements des mercenaires.
Frederick Bergmann, 64 ans, citoyen américain de Tampa, complétait le dispositif logistique. Son rôle exact reste moins documenté, mais il est accusé d'avoir participé à la planification et à l'approvisionnement en matériel.
James Solages, l'Haïtiano-Américain, était le maillon entre la Floride et le terrain haïtien. C'est lui qui coordonnait les opérations depuis Port-au-Prince. Selon le témoignage de Rodolphe Jaar, un homme d'affaires haïtiano-néerlandais qui coopère avec la justice, Solages avait déclaré la veille du meurtre : « Nous allons entrer, nous allons tuer le président, et nous allons repartir. » Une phrase qui résume la froide détermination des conspirateurs.

La grande absente du box : Christian Sanon, le pasteur qui devait remplacer Jovenel Moïse
Christian Sanon, pasteur haïtien et citoyen américain, était le personnage central du complot du côté haïtien. Les enquêteurs le présentent comme le candidat choisi par les conspirateurs pour prendre la place de Jovenel Moïse. Sanon, qui se présentait comme un leader politique en devenir, avait des ambitions présidentielles claires.
Mais son dossier a été disjoint pour raisons médicales, ce qui signifie qu'il n'a pas comparu aux côtés des quatre autres accusés. Son absence du procès laisse un trou béant dans le récit de l'accusation. Comment un pasteur sans expérience politique ni base électorale a-t-il pu être considéré comme un successeur viable ? Qui, en Haïti, le soutenait vraiment ?
Les questions restent ouvertes. Sanon était-il un simple pantin, ou avait-il des connexions avec des figures influentes de la politique haïtienne ? Son procès, s'il a lieu un jour, pourrait apporter des réponses. En attendant, son absence alimente les spéculations sur les véritables chaînes de commandement.

De la Floride à Pétion-Ville : comment un complot américain a abattu un chef d'État haïtien
Le procès de Miami a mis en lumière une réalité troublante : l'assassinat de Jovenel Moïse n'était pas un crime purement haïtien. C'était une « entreprise transnationale », selon les termes du procureur, planifiée dans des bureaux climatisés de Floride et exécutée dans une chambre sur les hauteurs de Port-au-Prince.
Le complot a été ourdi à plus de 1 100 kilomètres de la scène du crime, dans le sud de la Floride. C'est là que les réunions ont eu lieu, que les financements ont été organisés, que les mercenaires ont été recrutés. Cette dimension internationale explique pourquoi la justice américaine s'est saisie de l'affaire.
Pourquoi un procès à Miami et pas à Port-au-Prince ?
La question revient souvent : pourquoi juger ces hommes aux États-Unis plutôt qu'en Haïti ? La réponse est double. D'abord, le complot a été planifié, financé et recruté sur le sol américain, ce qui donne compétence aux tribunaux fédéraux. Ensuite, et c'est le point crucial, le système judiciaire haïtien est incapable de mener une telle affaire.
Comme le rapporte lenational.org, le système judiciaire haïtien est « laminé par l'emprise des gangs et l'effondrement de l'autorité de l'État ». Depuis l'assassinat, aucune élection nationale n'a été organisée. Un conseil provisoire a été nommé en septembre 2024, mais le pays reste en proie à une violence des gangs qui contrôle de larges portions du territoire. Au moins 8 100 meurtres par des gangs ont été documentés en 2025, et environ 1,5 million de personnes sont déplacées, selon l'ONU.
Dans ces conditions, organiser un procès équitable et sécurisé à Port-au-Prince relève de l'impossible. Le choix de Miami n'est pas une option, c'est une conséquence directe de l'effondrement de l'État haïtien.

Le rôle clé de CTU Security : une PME floridienne transformée en machine à déstabiliser
CTU Security, ou Counter Terrorist Unit Security, était une petite entreprise de sécurité basée à Miami. Rien, a priori, ne la destinait à jouer un rôle dans l'assassinat d'un chef d'État. Pourtant, c'est bien cette PME floridienne qui a servi d'instrument central au complot.
L'entreprise a recruté une vingtaine d'anciens soldats colombiens, leur promettant une mission de protection rapprochée. Les recrutements se sont faits via des réseaux d'anciens militaires, une pratique courante dans le monde de la sécurité privée. Mais en juin 2021, la mission a changé de nature. Il ne s'agissait plus de protéger Christian Sanon, mais de destituer par la force Jovenel Moïse.
Cette transformation montre la porosité entre le marché privé de la sécurité, les réseaux de mercenaires et les ambitions politiques d'une partie de la diaspora haïtienne en Floride. CTU Security n'était pas une organisation criminelle au départ, mais elle est devenue l'instrument d'un complot politique.

Une corruption à 80 000 dollars pour ouvrir les portes du palais national
Le témoignage le plus accablant est venu de Rodolphe Jaar, un homme d'affaires haïtiano-néerlandais surnommé « Dodof ». Déjà condamné à la prison à vie pour son rôle dans l'assassinat, Jaar a choisi de coopérer avec la justice américaine. Son témoignage a été dévastateur pour la défense.
Jaar a déclaré avoir personnellement injecté plus de 150 000 dollars dans l'opération. Sur cette somme, environ 80 000 dollars ont servi à corrompre des membres de l'Unité de Sécurité Générale du Palais National, la garde présidentielle haïtienne. Ce chiffre anéantit la thèse de la défense selon laquelle les gardes n'étaient pas complices.
Sans cette corruption, le commando n'aurait jamais pu pénétrer dans la résidence présidentielle. Les gardes, censés protéger le chef de l'État, ont ouvert les portes aux assassins. C'est un détail qui en dit long sur l'état de décomposition des institutions haïtiennes.
« C'est un complot haïtien » : la thèse de la défense et les zones d'ombre que le verdict n'a pas dissipées
Le verdict est tombé, mais il n'a pas tout éclairci. La défense a développé une thèse alternative qui, si elle n'a pas convaincu le jury, soulève des questions légitimes. L'avocat Emmanuel Perez a résumé la position de ses clients en une phrase : « This is a Haitian plot. » Un complot haïtien, pas américain.
Cette affirmation repose sur l'idée que les véritables commanditaires se trouveraient en Haïti, et que les accusés n'étaient que des exécutants manipulés. Le procès de Miami n'aurait alors jugé que les « petits poissons », laissant les « gros » nager en liberté.
Le récit alternatif de la défense : « Ils croyaient faire une arrestation légale »

La stratégie des avocats de la défense s'articule autour d'un scénario précis. Selon eux, les accusés ont été recrutés pour exécuter un mandat d'arrêt légal contre le président, produit par des conspirateurs haïtiens. Ils soutiennent que lorsque le commando colombien est entré dans la résidence, Jovenel Moïse était déjà mort, tué par ses propres gardes.
Cette thèse fragilise l'idée d'un complot 100 % américain. Si elle est vraie, les véritables assassins seraient les gardes présidentiels, et les accusés ne seraient que des instruments d'une machination plus vaste. Le problème, c'est que cette version contredit les témoignages des coopérants comme Rodolphe Jaar, qui affirment que les gardes ont été corrompus pour ouvrir les portes, pas pour tuer.
Le jury a choisi de croire l'accusation. Mais la thèse de la défense n'a pas été complètement réfutée. Elle laisse planer un doute sur la chaîne de commandement réelle.
Joseph Félix Badio, la « charnière opérationnelle » qui n'a pas été jugée à Miami
Joseph Félix Badio, alias « el primo » (le cousin), est un personnage clé de cette affaire. Ancien fonctionnaire haïtien de la lutte anticorruption, il est décrit comme la « charnière opérationnelle » entre les financiers de Floride et les hommes armés sur le terrain.
Badio est détenu à la Police Nationale d'Haïti sous régime de sécurité spécial. Il n'a pas été jugé à Miami, et son absence est la plus grande frustration de l'enquête américaine. C'est lui qui détenait les informations sur les véritables commanditaires haïtiens, ceux qui ont ordonné l'assassinat pour des raisons politiques.
Son procès en Haïti, s'il a lieu un jour, pourrait révéler des noms que la justice américaine n'a pas pu atteindre. Mais dans l'état actuel du système judiciaire haïtien, rien n'est moins sûr.
Les personnalités haïtiennes citées mais épargnées par l'inculpation
Plusieurs noms circulent dans l'entourage du complot sans avoir été inquiétés par le jury fédéral. Martine Moïse, la veuve du président, est citée comme suspecte dans l'enquête haïtienne. Elle a été grièvement blessée lors de l'attaque, mais certains enquêteurs la soupçonnent d'avoir eu connaissance du complot, voire d'y avoir participé.
Wendelle Coq Thélot, ancienne juge de la Cour supérieure haïtienne, était présentée par les conspirateurs comme une candidate alternative à la présidence après que Sanon a été jugé inapte. Elle est décédée en janvier 2025, toujours en fuite.
André Michel, avocat et figure politique haïtienne, a également été cité dans les débats sans être inculpé. Ces personnalités montrent que le procès a été une vitrine des réseaux d'influence haïtiens, sans pouvoir les démanteler.
« Les commanditaires sont toujours en liberté » : ce que ce verdict change (ou pas) pour Haïti
Le verdict est tombé, mais à quoi sert-il concrètement pour un Haïtien ? La réponse est complexe. D'un côté, c'est une victoire judiciaire : pour la première fois, des responsables de l'assassinat d'un chef d'État haïtien sont condamnés. De l'autre, le verdict ne résout rien de la crise quotidienne que traverse le pays.
Joverlein Moïse, le fils aîné du président assassiné, a résumé le sentiment général : « Les commanditaires sont toujours en liberté. » Il a salué le procès comme « un moment d'espoir », mais sa satisfaction est amère.
La colère de Joverlein Moïse : « Les commanditaires sont toujours en liberté »
Dans une déclaration rapportée par lenational.org, Joverlein Moïse a exprimé son soulagement mêlé de frustration. Le procès a permis de condamner des hommes qui ont participé à l'assassinat de son père, mais les cerveaux restent impunis.
Cette citation est le meilleur résumé de l'article : une satisfaction amère, un soulagement qui n'efface pas la rage de voir les « petits poissons » condamnés tandis que les « gros » nagent encore. Pour la famille Moïse, le combat contre l'impunité ne fait que commencer.
Le verdict dans le chaos haïtien : des gangs qui contrôlent le pays
Le verdict de Miami intervient dans un contexte haïtien catastrophique. Depuis l'assassinat de Moïse, aucune élection nationale n'a été organisée. Un conseil provisoire a été nommé en septembre 2024, mais son autorité est contestée.
Les gangs contrôlent de larges portions du territoire. Selon l'ONU, au moins 8 100 meurtres ont été documentés en 2025, et environ 1,5 million de personnes sont déplacées. La violence est omniprésente, et l'État est incapable d'assurer la sécurité de ses citoyens.
Dans ce contexte, le verdict de Miami apparaît comme une victoire judiciaire lointaine, qui ne résout rien de la crise quotidienne. Ironie tragique : un État haïtien incapable de juger ses propres criminels a dû déléguer cette tâche à la justice américaine.
Verdict américain, leçons haïtiennes : un procès historique mais une justice à deux vitesses
Le procès de Miami est une première historique. Jamais un tribunal américain n'avait jugé des responsables de l'assassinat d'un chef d'État étranger. Mais ce verdict met aussi en lumière un déséquilibre profond : on juge les exécutants internationaux, mais on n'atteint pas les commanditaires politiques haïtiens.
Cette situation rappelle un autre épisode récent de la justice américaine, où des condamnations pour conspiration séditieuse ont été annulées. La justice, même américaine, n'est pas infaillible.
Une « entreprise transnationale » démantelée, mais une culture de l'impunité intacte
Le ministère public a qualifié le complot d'« entreprise transnationale ». Les rouages américains ont été démantelés : la société CTU Security, les financements, les logisticiens. Mais le terreau haïtien qui a rendu cet assassinat possible n'a pas été labouré.
La corruption généralisée, l'impunité des élites, le trafic d'armes : ces phénomènes n'ont pas été touchés par le verdict. Le système est intact. Les réseaux qui ont permis de corrompre les gardes présidentiels, de recruter des mercenaires et de financer l'opération restent en place.
Le vrai procès de la stabilité haïtienne reste à écrire
Le procès de Miami n'est qu'une étape. Les regards se tournent désormais vers la justice haïtienne, qui détient Joseph Félix Badio, et vers la communauté internationale. Sans un procès des commanditaires en Haïti ou par un tribunal spécial, l'assassinat de Jovenel Moïse restera impuni au sommet de l'État.
Comme le montre l'affaire du complot anti-palestinien à New York, la justice américaine sait traquer les conspirateurs sur son sol. Mais elle ne peut pas remplacer la justice haïtienne. Le vrai procès, celui de la stabilité haïtienne, reste à écrire.
Conclusion : le procès de l'ombre portée de la Floride sur Haïti
Le verdict de Miami est une victoire judiciaire symbolique mais insuffisante. Il a permis de condamner quatre hommes impliqués dans l'assassinat de Jovenel Moïse, mais les commanditaires politiques et économiques du complot restent en liberté.
Ce procès a mis en lumière les trois pôles de l'enquête : la justice américaine, efficace mais limitée dans sa portée ; la scène du crime haïtienne, en proie au chaos ; et les commanditaires fantômes, insaisissables. Le verdict est une pierre dans un édifice fragile.
Il rappelle que la crise haïtienne est aussi le produit de réseaux transnationaux que la seule justice pénale ne suffira pas à dissoudre. Tant que la justice haïtienne ou internationale ne s'attaque pas aux cerveaux du complot, l'assassinat du président restera le symptôme d'un État livré à la prédation et à l'impunité. Le combat contre l'impunité ne fait que commencer.