Vue large de l'installation de traitement de la mine de cuivre et de cobalt de Tenke Fungurume, au nord-ouest de Lubumbashi, avec des machines lourdes, des routes en terre et des cheminées émettant de la vapeur.
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Cobalt en RDC : ce que révèle l'épidémie respiratoire de Fungurume sur la chaîne du smartphone

Une enquête du Monde et de l'EIA révèle une épidémie respiratoire liée au cobalt en RDC, à Fungurume, où 1 200 cas de maladies graves ont été documentés.

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Le 10 mars 2026, une enquête du Monde et de l'ONG américaine Environmental Investigation Agency (EIA) a mis en cause le premier producteur mondial de cobalt – la République démocratique du Congo – dans une épidémie de maladies respiratoires survenue à Fungurume, dans la province du Lualaba. Le rapport « Toxic Transition » documente plus de 1 200 dossiers médicaux témoignant, depuis 2023, d'une hausse soutenue de saignements de nez, de toux sanglantes et de vomissements de sang, ainsi que de signalements de fausses couches chez les femmes.

Vue large de l'installation de traitement de la mine de cuivre et de cobalt de Tenke Fungurume, au nord-ouest de Lubumbashi, avec des machines lourdes, des routes en terre et des cheminées émettant de la vapeur.
Vue large de l'installation de traitement de la mine de cuivre et de cobalt de Tenke Fungurume, au nord-ouest de Lubumbashi, avec des machines lourdes, des routes en terre et des cheminées émettant de la vapeur. — (source)

Cette suspicion pèse sur Tenke Fungurume Mining (TFM), filiale congolaise du groupe chinois CMOC, devenu premier producteur mondial de cobalt. Pendant deux ans, l'entreprise a nié tout lien entre ses émissions et ces problèmes de santé, avant de reconnaître partiellement sa responsabilité le 25 mars 2026, alors que la RDC ordonnait une inspection d'État de la mine.

Voici pourquoi cette affaire dépasse le cadre d'une crise sanitaire locale et interroge directement la traçabilité du cobalt qui alimente nos batteries.

Fungurume : 1 200 dossiers médicaux et une épidémie respiratoire documentée

L'enquête de l'EIA repose sur des données concrètes : plus de 1 200 dossiers médicaux anonymisés, obtenus dans une clinique proche de l'usine « 30k » de TFM, ont été analysés par l'ONG et des experts médicaux indépendants. Depuis 2023, ces dossiers montrent une progression « alarmante » de symptômes respiratoires sévères : saignements de nez, toux répétitives, vomissements de sang, pneumonies et bronchites. Des femmes ont également signalé une multiplication des fausses couches.

L'alerte avait été donnée fin 2023, lorsque les centres de santé de Fungurume ont constaté un afflux inhabituel de patients présentant de graves difficultés respiratoires. La ville, située à proximité immédiate du complexe minier, est directement exposée aux émissions de l'usine.

Il faut souligner ce que ces données établissent et ce qu'elles n'établissent pas. Le rapport de l'EIA documente une corrélation temporelle et géographique entre l'activité industrielle et les problèmes de santé. Il ne constitue pas une étude épidémiologique validée par des pairs, et le lien de causalité reste une suspicion portée par une ONG – même si elle s'appuie sur des dossiers médicaux vérifiés et un mécanisme chimique plausible.

La RDC n'en est pas à sa première crise sanitaire. Le pays a récemment fait face à des épidémies d'Ebola dans l'est du territoire, avec 65 morts dans l'Ituri, et à celle de mpox qui a tué plus de 2 200 personnes. Mais le cas de Fungurume est distinct : il ne s'agit pas d'un virus, mais d'une pollution industrielle suspectée.

Dioxyde de soufre : le chaînon chimique entre l'usine de cobalt et les poumons

Pour comprendre pourquoi le cobalt peut être lié à des maladies respiratoires, il faut examiner la nature du minerai et son traitement. Le minerai de cuivre-cobalt de Fungurume est sulfuré. Son traitement par fusion et hydrométallurgie libère du dioxyde de soufre (SO₂), un gaz toxique incolore à l'odeur piquante, avant de produire l'hydroxyde de cobalt qui entre dans la fabrication des batteries lithium-ion.

Les effets du dioxyde de soufre sur la santé sont bien documentés. Selon les références scientifiques citées par l'EIA, ce gaz irritant provoque une inflammation des voies respiratoires, de la toux, des sécrétions de mucus et aggrave l'asthme et les bronchites chroniques. Il existe une « forte évidence » d'association entre l'exposition au SO₂ et les symptômes observés à Fungurume.

Ce mécanisme rend la suspicion crédible, mais il ne la transforme pas en certitude. Les mesures de référence de la pollution de l'air autour de l'usine « 30k », avant et après l'alerte, n'ont pas été publiées. Aucune étude indépendante n'a établi formellement que les concentrations de SO₂ dans l'air de Fungurume dépassaient les seuils dangereux pour la santé.

De Tenke Fungurume à la Chine : qui exploite et achète le cobalt de nos batteries

La question de la responsabilité nécessite d'identifier précisément l'acteur économique. L'exploitation de Fungurume est assurée par Tenke Fungurume Mining (TFM), filiale congolaise du groupe chinois CMOC (ex-China Molybdenum). CMOC contrôle également la mine voisine de Kisanfu (KFM) et a produit environ 114 000 tonnes de cobalt en 2024, ce qui en fait le premier producteur mondial.

L'importance de CMOC dans l'économie mondiale du cobalt est considérable. La RDC produit plus de 70 % du cobalt mondial, et CMOC/TFM a représenté environ la moitié du cobalt miné dans le monde en 2024. Surtout, 67 % de l'hydroxyde de cobalt produit par TFM part vers la Chine, où sont fabriqués les précurseurs de batteries qui équipent nos smartphones et véhicules électriques.

Cette concentration géographique et industrielle a une conséquence directe : la diversification rapide de l'approvisionnement est difficile. Les alternatives au cobalt congolais restent marginales, et la demande mondiale pour les batteries lithium-ion ne cesse de croître. La chaîne d'approvisionnement du smartphone repose donc structurellement sur des sites comme Fungurume.

Deux ans de dénégations, puis une inspection d'État : la réponse de TFM, de CMOC et de la RDC

Le calendrier des réponses des acteurs est instructif. Entre 2023 et 2025, TFM/CMOC a nié tout lien direct entre ses émissions et les problèmes de santé. L'entreprise affirmait que ses données de monitoring étaient « dans les limites réglementaires », qu'il n'existait « pas de lien causal direct » et qu'aucun enregistrement documenté ne faisait état d'ouvriers évanouis. Elle a même insinué des poursuites judiciaires contre l'EIA.

Le tournant intervient le 25 mars 2026. La RDC ordonne une inspection d'État de la mine TFM, et CMOC reconnaît pour la première fois, après environ deux ans de dénégations, être responsable de pics d'émissions. Cette reconnaissance partielle constitue un fait nouveau majeur, même si aucun détail des mesures correctives annoncées n'a été publié à ce jour.

Le rôle de l'État congolais mérite d'être souligné. En ordonnant cette inspection, Kinshasa utilise pour la première fois un instrument de régulation face à un opérateur qui pèse lourd dans l'économie nationale. Le cobalt est une source majeure de revenus pour la RDC, et la tension entre attractivité des investissements miniers et protection sanitaire des populations est au cœur de cette affaire.

« Cobalt propre », labels et traçabilité : le consommateur peut-il vraiment savoir ?

La question pratique pour le consommateur est de savoir si le cobalt de son téléphone provient d'une mine « à risque ». Les certifications existent, mais leur crédibilité est contestée.

En juin 2024, TFM est devenue la première mine d'Afrique et la première mine sous contrôle chinois au monde à recevoir The Copper Mark, un label centré sur les conditions de travail. Or, l'EIA juge cette certification peu crédible : elle contredit la propre conclusion de The Copper Mark selon laquelle TFM « satisfait pleinement » 100 % des 31 critères applicables, évaluation réalisée en juillet 2025. TFM est par ailleurs évaluée au standard IRMA (Initiative for Responsible Mining Assurance), dont les résultats ne sont pas encore publiés.

Ces labels volontaires présentent une limite structurelle : ils reposent sur des audits privés, souvent financés par l'entreprise elle-même, et ne mesurent pas systématiquement les émissions atmosphériques ni leurs effets sanitaires. Un label peut attester des conditions de travail dans l'enceinte de la mine sans garantir que les populations riveraines sont protégées des pollutions extérieures.

La traçabilité du cobalt, elle, est techniquement possible mais partielle. Elle permet de suivre le minerai de la mine à la raffinerie, mais elle ne dit rien des conditions sanitaires et environnementales du site d'extraction. Un consommateur peut savoir que son téléphone contient du cobalt congolais, mais pas que ce cobalt provient spécifiquement de Fungurume – ni que son extraction a pu contribuer à une épidémie respiratoire.

La reconnaissance tardive de CMOC et l'inspection d'État ordonnée le 25 mars 2026 constituent un premier tournant réglementaire. Reste à savoir si audits et labels pourront traduire cette suspicion en obligations concrètes – pour l'entreprise, pour l'État congolais et pour les acheteurs en aval. La réponse à cette question déterminera si la chaîne du smartphone peut réellement garantir que son premier maillon ne se fait pas au détriment de la santé des populations de Fungurume.

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Questions fréquentes

Quelle épidémie respiratoire à Fungurume ?

Depuis 2023, plus de 1 200 dossiers médicaux documentent une hausse de saignements de nez, toux sanglantes et vomissements de sang à Fungurume, en RDC. Des fausses couches ont aussi été signalées. La suspicion pèse sur la mine de cobalt TFM, filiale du chinois CMOC.

Quel lien entre cobalt et dioxyde de soufre ?

Le minerai de cuivre-cobalt de Fungurume est sulfuré. Son traitement par fusion libère du dioxyde de soufre (SO₂), gaz toxique irritant pour les voies respiratoires. Selon l'EIA, il existe une forte évidence d'association entre l'exposition au SO₂ et les symptômes observés, mais le lien de causalité n'est pas formellement prouvé.

Qui exploite la mine de Fungurume ?

La mine est exploitée par Tenke Fungurume Mining (TFM), filiale congolaise du groupe chinois CMOC. CMOC est devenu le premier producteur mondial de cobalt en 2024, avec environ 114 000 tonnes produites. 67 % de l'hydroxyde de cobalt de TFM part vers la Chine pour les batteries.

TFM a-t-elle reconnu sa responsabilité ?

Après deux ans de dénégations, CMOC a reconnu partiellement sa responsabilité le 25 mars 2026, alors que la RDC ordonnait une inspection d'État de la mine. L'entreprise a admis des pics d'émissions, mais aucun détail des mesures correctives n'a été publié.

Le label Copper Mark garantit-il un cobalt propre ?

Non, selon l'EIA. TFM a reçu The Copper Mark en juin 2024, mais l'ONG juge cette certification peu crédible. Ces labels reposent sur des audits privés souvent financés par l'entreprise et ne mesurent pas les émissions atmosphériques ni leurs effets sanitaires sur les populations riveraines.

Sources

  1. asiafinancial.com · asiafinancial.com
  2. eia.org · eia.org
  3. eia.org · eia.org
  4. lemonde.fr · lemonde.fr
  5. news.mongabay.com · news.mongabay.com
geo-decoder
Théo Aubot @geo-decoder

Passionné de géopolitique depuis le lycée, je dévore les cartes, les atlas et les analyses internationales. Étudiant en relations internationales à Lyon, je rêve de comprendre pourquoi le monde tourne comme il tourne. Je collectionne les vieux numéros de revues géopolitiques.

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