La Chine est devenue en vingt ans l'un des premiers partenaires scientifiques de la France. Pourtant, les échanges concrets n'ont jamais été aussi encadrés. Entre hausse des co-publications, chute des mobilités et affaires d'ingérence, difficile de savoir ce qui est encore possible pour un jeune chercheur qui voudrait travailler avec Pékin. Voici l'état des lieux, chiffres et dispositifs à l'appui.

Des publications en hausse, des laboratoires qui se ferment
Le paradoxe saute aux yeux dès qu'on regarde les statistiques. En 2024, 12 % des publications françaises réalisées en collaboration internationale incluaient des chercheurs chinois, contre 3,4 % en 2005. En physique, cette part atteint même 18,4 %. La Chine est le seul pays de la zone Indo-Pacifique à figurer dans le top 10 des partenaires scientifiques de la France, avec 11,1 % des co-publications françaises dans cette zone.
Dans le même temps, les échanges de terrain se sont effondrés. Le CNRS a réduit ses missions de chercheurs vers la Chine : 1 594 en 2019, 387 en 2023, puis 573 en 2024. Soit près de trois fois moins qu'avant la pandémie. Même tendance pour les projets conjoints : dans le cadre CNRS-NSFC (la fondation nationale des sciences naturelles de Chine), le nombre de projets sélectionnés est passé d'environ 10 à 15 par an avant la crise, à environ 5 projets par an après la reprise de 2024.
Comment expliquer ce décalage entre des publications qui augmentent et des laboratoires qui se referment ? D'abord, les co-publications reflètent des collaborations souvent anciennes, nouées avant le durcissement du climat. Ensuite, la Chine est devenue une puissance scientifique telle que les chercheurs français n'ont guère le choix : ignorer ses équipes reviendrait à se priver d'avancées majeures.
Le géologue Abderrazak El Albani, de retour d'un second voyage d'étude à Tianjin, résume l'écart de moyens : « On ne joue pas dans la même cour. Ils sont mieux équipés que nous, avec des équipes plus grandes. » Une phrase qui dit beaucoup de la réalité vécue dans les laboratoires français.
Ce qui reste possible : programmes, priorités et conditions de mobilité
La coopération n'a pas disparu pour autant. Des programmes officiels continuent d'exister, et certains sont même accessibles aux jeunes chercheurs.
Les priorités communes fixées par Paris et Pékin
L'Ambassade de France en Chine recense plus de 350 accords de coopération actifs. La dernière édition de la commission mixte franco-chinoise en science et technologie (COMIXTE) s'est tenue à Paris en mars 2024, autour de quatre priorités conjointes : le changement climatique et la neutralité carbone, l'environnement et la biodiversité, le vieillissement en bonne santé, et la chimie. Si vous cherchez une direction pour votre recherche, ces quatre thèmes sont ceux où les financements officiels ont le plus de chances de suivre.
Cai Yuanpei et Mobilité France-Chine : les dispositifs à connaître
Campus France gère trois programmes de mobilité franco-chinoise pour l'appel 2027. Le premier, « Mobilité France-Chine », finance des séjours de chercheurs dans les deux sens, toutes disciplines confondues, avec un accent mis sur les priorités citées plus haut. Le deuxième soutient l'organisation de conférences franco-chinoises en Chine. Le troisième, le PHC « Cai Yuanpei », se décline en deux volets : des projets bilatéraux entre équipes équilibrées (par exemple trois chercheurs français et trois chercheurs chinois), et des thèses en cotutelle ou codirection.
Pour un doctorant français, le volet « Cai Yuanpei – PhD » est sans doute la porte d'entrée la plus directe : il permet de préparer une thèse sous la direction conjointe d'un laboratoire français et d'un laboratoire chinois. Les sciences humaines et sociales sont également concernées, ce qui élargit le champ au-delà des seules disciplines scientifiques.
Reste que ces dispositifs sont encadrés par des priorités conjointes et des financements dédiés. Ils supposent un investissement public des deux côtés, et leur maintien n'a rien d'acquis : le nombre de projets sélectionnés dans le cadre CNRS-NSFC a déjà été divisé par deux ou trois.
Une méfiance désormais institutionnalisée : du principe européen aux ZRR
Pour comprendre pourquoi les choses se compliquent, il faut regarder le cadre réglementaire. Le Conseil de l'Union européenne a adopté le 23 mai 2024 une recommandation sur la sécurité de la recherche, fondée sur un principe qui résume bien l'ambivalence : « aussi ouverte que possible, mais aussi fermée que nécessaire ». Les risques recensés ? Le transfert indésirable de connaissances, l'ingérence étrangère et les atteintes à l'éthique et à l'intégrité scientifique. La recommandation introduit la notion d'« internationalisation responsable » : collaborer, oui, mais en connaissance des risques.
La France a traduit cette approche dans son droit. L'Office français de l'intégrité scientifique (OFIS) a publié en février 2026 une note prospective sur la coordination entre intégrité scientifique et sécurité de la recherche, qui cite le rapport Gattolin du Sénat et la loi du 25 juillet 2024 contre les ingérences étrangères. Concrètement, cela se traduit par des dispositifs de contrôle comme les zones à régime restrictif (ZRR) : des laboratoires dont l'accès est soumis à autorisation du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.
L'Institut de mécanique et d'ingénierie (I2M) de Bordeaux est entièrement classé en ZRR. Ce n'est pas un cas isolé, mais c'est devenu un symbole : c'est dans ce laboratoire que s'est jouée l'affaire la plus spectaculaire de ces dernières années.
L'affaire de Bordeaux, ou la collaboration sous haute surveillance
Le 11 février 2025, un enseignant-chercheur en mathématiques appliquées de l'I2M, âgé d'une soixantaine d'années, est interpellé chez lui par la DGSI, cagoulé, puis conduit dans son laboratoire devant ses collègues médusés. Il est relâché après plusieurs jours de garde à vue, puis mis en examen le 16 décembre 2025 pour « ingérence dans les intérêts de la Chine ».
Les faits reprochés ? Avoir fait pénétrer des membres d'une délégation chinoise dans des zones interdites « dont la sensibilité avait été mentionnée comme très importante ». Les poursuites incluent la « livraison d'information à une puissance étrangère », un crime passible de quinze ans de réclusion. Une post-doctorante chinoise de son équipe a également été interpellée début juillet, puis relâchée sans poursuite.

Que faut-il comprendre de cette affaire ? D'abord, que les ZRR ne sont pas une formalité administrative : y faire entrer une personne non autorisée peut avoir des conséquences judiciaires lourdes. Ensuite, que la frontière entre collaboration scientifique légitime et ingérence est devenue floue pour beaucoup de chercheurs. Un enseignant qui accueille des partenaires chinois dans son laboratoire doit désormais vérifier qui a le droit d'entrer, dans quelles zones, et avec quelle autorisation. C'est une charge nouvelle, qui pèse particulièrement sur les laboratoires les plus sensibles.
Pour un jeune chercheur, l'effet est double : d'un côté, une vigilance accrue peut décourager les vocations de coopération ; de l'autre, ceux qui s'engagent savent qu'ils évoluent dans un cadre juridique précis, où l'ignorance des règles n'est pas une excuse.
La Chine, un partenaire impossible à ignorer ?
Reste la question de fond : peut-on se passer de la Chine dans la recherche française ? La réponse courte est non. Le radiotélescope FAST, installé dans les montagnes du Guizhou, en est l'illustration la plus frappante : une parabole de 500 mètres de diamètre, une superficie équivalente à 30 terrains de football, 4 000 panneaux d'aluminium. C'est le plus grand radiotélescope du monde, et il a été construit par la Chine. Pour les astronomes français, collaborer avec Pékin n'est pas un choix idéologique : c'est une condition pour accéder à des instruments que l'Europe ne possède pas.
La compétition avec les États-Unis ajoute une couche de complexité. En juillet 2026, le ministère chinois du Commerce a condamné l'inscription d'institutions de recherche chinoises sur une liste de sanctions américaine, affirmant que « la Chine prendra les mesures nécessaires pour préserver les droits et intérêts légitimes de ses institutions de recherche ». Les États-Unis « élargissent abusivement la notion de sécurité nationale », accuse Pékin. Dans ce contexte, la France cherche une voie moyenne : ni alignement sur Washington, ni naïveté face à Pékin.
Pour un jeune scientifique, la conclusion est ambivalente. La Chine offre des moyens, des équipements et des équipes que la France ne peut pas égaler, comme le rappelle le géologue El Albani. Les programmes officiels existent toujours, mais dans un cadre resserré, où chaque collaboration doit être pensée en termes de risques autant que d'opportunités. S'engager avec la Chine reste possible, à condition de connaître les dispositifs, de respecter les règles de sécurité et d'accepter que la recherche ne soit plus un espace préservé des tensions géopolitiques. C'est moins confortable, mais c'est la réalité du métier aujourd'hui.